CHAPITRE PREMIER
mesure de discipline intérieure; mais cette mesure concernait l'enseignement de la Compagnie. En refusant de la faire connaître, on donnait à croire que l'enseignement lui-même s'environnait de secret et de mystère. Or, rien n'est plus faux ; la Compagnie de Jésus n'a pas de doctrine ésotérique; tout ce qu'elle enseigne, elle l'enseigne au grand jour, et, si ses cours de Philosophie et de Théologie ne sont pas partout ouverts au public, ce n'est pas à elle qu'il faut s'en prendre. On aurait donc pu, sans aller contre l'esprit de la règle, communiquer à M. de Lamennais tout au moins le texte des sept propositions qu'il était défendu d'enseigner dans les écoles de la Compagnie. Mais alors que fût-il advenu? Lamennais prenait à parti les contradicteurs, et on sait quelle modération il mettait à soutenir ses idées; il fallait répondre, justifier son opposition; c'était la porte ouverte aux polémiques, et, comme disait le Père Rozaven, le spectacle des défenseurs de la religion aux prises les uns avec les autres, pour la plus grande joie des incroyants et des athées. C'est, croyons-nous, cette perspective, plutôt qu'un scrupule d'observance religieuse, qui obligea le Provincial de France à refuser au fougueux réformateur de la Philosophie la communication qu'il réclamait. Une telle conduite était, semble-t-il, marquée au coin de la prudence et de la charité.
Ce fut celle qu'adopta quelques années plus tard, dans une circonstance analogue, le vénérable Père Varin. L'abbé Gerbet venait de publier son livre Du Dogme générateur de la piété chrétienne. (1829.) Le bruit parvient à ses oreilles que le Père Barat dit à qui veut l'entendre que ce livre renferme une foule cVerreurs dangereuses . On ne manque jamais de personnes empressées pour ces sortes de rapports. L'abbé écrit au Jésuite, lui demandant sur un ton poli et modeste, de lui signaler ces erreurs pour qu'il puisse les corriger dans une nouvelle édition. Le Père répond qu'il a en effet dit son avis sur l'ouvrage en
question au confessionnal, avis peu favorable, il est vrai; toutefois il n'en a point interdit la lecture, parce que l'Église ne l'a pas condamné, et d'ailleursle péril lui paraît atténué par la poésie du style qui engendre l'obscurité. Au surplus, il laisse à l'autorité ecclésiastique le soin de signaler les erreurs. Le doux abbé ne put se contenter de cette fin de non-recevoir. 11 revient à la charge, parle de droit et de justice. « Vous me devez une explication. » C'est alors que le Père Varin, vice-provincial en l'absence du Père Godinot, s'interpose. Il va trouver l'abbé Gerbet, lui déclare que le Père Barat, théologien exercé et fort érudit, ne se dérobe point du tout, qu'il exposerait volontiers devant un jury ecclésiastique son opinion sur les erreurs qu'il croit découvrir dans le Dogme générateur^ mais que lui, son Supérieur, ne croit pas devoir autoriser semblable discussion, parce que la paix risque d'en souffrir, sans que la vérité y gagne en lumière. L'abbé Gerbet demande alors au Père Varin de déclarer, par écrit, d'abord que l'opinion du Père Barat lui est personnelle et que la Compagnie de Jésus ne s'en fait point solidaire, ensuite que le Père Barat ne dira plus que le livre renferme des erreurs. Le Père Varin fit cette déclaration sous forme de lettre en date du 4 octobre 1829. En ce qui concerne l'avenir, il se bornait à garantir que le Père Barat ne formuleraità l'occasion son jugement sur le livre de M. l'abbé Gerbet qu'avec tout le respect et les égards dus à l'auteur. L'abbé exigeait davantage . Du moment qu'on ne voulait pas discuter avec lui, on ne devait plus trouver derreurs dans son œuvre. Le Père Varin refusa de le suivre jusque-là '. C'est pourquoi l'abbé Gerbet annonça dans
I. On y trouvait tout au moins l'eireur fondamentale du système philosophique de la « raison générale ». C'était la mise en œuvre de la méthode que l'auteur avait exposée dans son livre sur les Doctrines de la certitude. Le consentement universel étant le signe infaillible de la vérité, il s'agit de montrer que les dogmes de la religion ont été admis plus ou moins expressément par toute l'humanité. Dans les premiers chapitres, Gerbet applique ce mode de démonstration à l'Eucharistie elle-même. On conçoit qu'il faudra s'appuyer sur des analogies lointaines