‹ La Compagnie de Jésus en FranceChapitre 178 sur 382 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

A s'en tenir à l'appréciation du Père de Ravignan, le clergé en général voyait sans déplaisir l'arrivée des Jésuites, beaucoup de familles distinguées et pieuses, avec satisfaction; quant à l'ensemble de la population, « je ne crois pas, dit-il, qu'elle soit prévenue contre nous ; toutefois juifs et protestants sont fort influents et agissants à Bordeaux ». (30 Octobre 1837.) Mais deux mois plus tard, mieux éclairé peut-être, il est aussi moins rassuré : « Notre situation ici est délicate, non exempte d'appréhensions et de dangers. Des menaces sont dites et répétées contre nous. 11 semble qu'il y ait recrudescence dans l'irritation contre le nom de Jésuite, dans les attaques contre le clergé. » (8 Janvier 1838.)

Les débuts en effet de la petite résidence furent peu encourageants. A Bordeaux, semble-t-il, on croyait les Jésuites assez riches pour se passer des secours de la charité ; une souscription, ouverte sous le patronage de l'archevêque pour leur procurer les ressources indispensables, avait peu de succès. Pour le présent c'était la détresse, et on ne savait trop sur qui ni sur quoi appuyer une espérance pour l'avenir. Le Provincial de Lyon, étant venu faire sa visite au cours de l'été, commençait son rapport sur un ton près quelugubre : « J'ai éprouvé à Bordeaux des difficultés auxquelles j'étais loin de m'attendre. » (7 Juin 1838.) Le Père de Ravignan lui-même, et il n'était pas seul de cet avis, proposait d'abandonner la position. Cependant, après mùr examen, ce parti fut jugé inadmissible. La Compagnie avait été appelée à Bordeaux par l'archevêque, un vaste champ d'action s'ouvrait à elle dans la ville, dans le diocèse et dans toute la région, où elle ne possédait pas d'autre maison; pouvait-elle se retirer sans compromettre son honneur, sans aller contre les indications de la Providence suffisamment manifestées ? La conclusion fut que non seulement on devait rester, mais qu'il fallait sans attendre davantage sortir de l'état provisoire où l'on se trouvait. Un prêtre de Bordeaux, devenu Jésuite sur le tard, le Père Jean-Baptiste Estébénet

désirait consacrer sa petite fortune à l'établissement de la Compagnie dans sa ville natale ; cette fortune consistait en propriétés immobilières ; elle fut réalisée et servit à l'achat des maisons et du jardin que dès le premier jour on avait jugés nécessaires à l'installation de la résidence '. Malgré les difficultés du début, et même pendant la crise de la première année, les Jésuites avaient trouvé abondamment à exercer leur zèle dans la ville et le diocèse de Bordeaux. Les prémices de leur apostolat paraissent avoir été consacrées aux Missions de campagne. Une lettre du Père de Ravignan du 8 janvier 1838 nous apprend en effet que les quatre Pères sous ses ordres viennent de s'y employer pendant deux mois. « Dieu les a tout à fait bénis, et Mgr l'archevêque m'en a exprimé sa vive satisfaction. » Chacune des années suivantes la correspondance du Supérieur mentionne pareillement des Missions plus ou moins nombreuses données çà et là à travers le diocèse. On paraît en faire, sous le supériorat du Père de Ravignan, le ministère préféré de la résidence de Bordeaux. Et le Père Roothaan de répondre : « Le succès des Missions données dans les campagnes m'a consolé, mais je n'en ai pas été surpris. Ce ministère est si propre à la Compagnie et si conforme à son esprit ! Notre-Seigneur semble vouloir encourager ceux qui s'y livrent, par l'abondance des fruits qu'il leur accorde. » (26 Janvier 1839.) Signalons en passant la présence du Père Guyon dans le voisinage : « Il vient de prêcher la Mission, écrit le Père de Ravignan, à

I. Dans une lettre du 9 juillet i838, le P. de Ravignan informe le Père Général que Mme de Bergeron a consenti à céder ses immeubles ; les contrats de vente sont signés. « La Compagnie est propriétaire d'un quarré (sic) de maisons et jardins formant avec notre chapelle un lieu très propre et très avantageux pour upe résidence. Nous ne jouirons que successivement des diverses parties, et il y aura par la suite de grandes réparations à faire. Le prix total d'achat est de 80.000 francs, pom' lesquels des termes fort longs sont accordés. Nous allons vendre les maisons du P. Estébénet pour en payer une partie. » Ces acquisitions comprenaient les n" i4 et 16 de la rue Margaux, et un bâtiment sur l'impasse Sainte-Catherine.

Page 1