‹ La Compagnie de Jésus en FranceChapitre 19 sur 382 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

une dernière lettre qu'il allait publier toute la correspondance échangée en cette affaire. Entre les Jésuites et moi je prends le monde pour juge !

Ainsi fut fait \ et le monde put se convaincre que les disciples de Lamennais n'étaient guère plus endurants à la contradiction que le maître lui-même. A les en croire, on leur devait compte des appréciations portées sur leurs écrits dans la direction donnée au confessionnal. Quant au Père Varin, outre ce qu'une telle prétention avait d'intolérable, il n'avait que trop de raisons pour interdire à ses subordonnés d'entrer en controverse avec l'abbé Gerbet. Parla publication de son livre sur Les Doctrines de la certitude dans leurs rapports avec les fondements de la théologie^ (1826), le brillant écrivain s'était posé comme le représentant en chef et le répondant autorisé du système philosophique de Lamennais. L'auteur de l'Essai lui avait cédé la place et la fonction, se réservant à lui-même de pousser la bataille sur d'autres terrains. Or, « la raison générale » n'avait pas cessé d'entretenir dans le sein de la Compagnie de Jésus un état de malaise et de trouble. A en croire la plupart des historiens de Lamennais et de l'école mennaisienne, les idées du grand novateur auraient rencontré chez les Jésuites une opposition constante et irréductible, et dans cette opposition se serait manifesté une fois de plus l'esprit intolérant et dominateur de la Société. Nous avons dit déjà que la vérité historique est bien différente. On le verra davantage par ce qui va suivre.

Ce n'était pas seulement parmi les Jésuites français que le système avait été accueilli avec faveur; en Italie, à Turin, à Rome même il avait conquis des partisans. Le plus

dont on sollicitera la signification arbitrairement. Les considérations qui suivent, d'une inspiration très haute et très belle, sont trop souvent difficiles à saisir, et la langue qui les exprime, langue musicale et charmeuse, n'a rien de commun avec la précision théologique.

I . Cf. Mémorial catholique. L'abbé de Ladoue a reproduit le tout avec quelques commentaires dans son ouvrage sut Mgr Gerbet et l'Ecole Mennaisienne. Tome I, pp. 873 sqq.

convaincu et aussi le plus entreprenant se trouvait aux côtés mômes du Général ; c'était le Père Raymond Brzozowski, l'un de ses Assistants. Lors de son voyage à Rome en 1824, Lamennais lui fit de nombreuses visites, ce qui donne lieu de croire que leurs relations épistolaires remontaient à une date antérieure; parla suite elles devinrent plus fréquentes. Lamennais pouvait donc compter sur l'appui d'un Jésuite qui, par sa situation même, jouissait dans son Ordre d'une autorité considérable ; l'occasion venue, il ne manquerait pas de s'en prévaloir. Cependant Brzozowski se faisait à temps et à contretemps défenseur et apôtre du « système » ; il insistait pour qu'on l'enseignât dans les trois Provinces de son assistance ; il s'évertuait pour lui gagner des adhérents au Collège romain ; il n'épargnait ni ses collègues, ni son Général lui-même, lequel, affaibli par l'âge, n'avait plus le goût aux discussions d'école et demandait seulement que l'on fît silence sur des matières où Tonne pouvait se mettre d'accord. Brzozowski interprétait ce semblant de neutralité comme une approbation de l'attitude qu'il avait prise dans la question du mennaisianisme. Quant à l'Ordonnance du Père Fortis, elle avait été faite en dehors de lui, et il ne paraît pas en avoir connu le texte exact. Soit de son initiative, soit à la requête de Lamennais, Brzozowski lui écrivit tout ce qu'il savait ou croyait savoir là-dessus. Si le Provincial de France avait pris trop au pied de la lettre la prohibition de sa règle, en revanche l'Assistant se mettait étrangement à l'aise avec elle. Lamennais était informé de tou-t ce qui se passait dans l'entourage du Père Général; on allait jusqu'à dire que sa bonne foi avait été surprise, qu'il n'était pas responsable, que ce décret était sans valeur. Au surplus les sept propositions étaient parfaitement défendables et conformes à la doctrine des Saints Pères ; on se faisait fort de le démontrer.

Cette déplorable indiscrétion allait fournir au parti l'occasion d'un triomphe et du même coup mettre la Compagnie en France dans la plus fâcheuse posture. Dans la

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