CHAPITRE PREMIER
Au moment même où éclatait l'orage des journées de Juillet, les Jésuites français recevaient la première lettre adressée par le nouveau Général, le Père Roothaan, à toute sa famille religieuse. Elle avait pour objet « l'amour de la Société et de son Institut ». (7 Juillet 1830.) Il ne se pouvait rien de plus à propos pour ceux que leur qualité de Jésuites désignait à une sorte de malédiction : « Ce fut toujours, disait le Père Général, comme un don spécial de notre Société que tous ceux qui y furent appelés de Dieu s'attachèrent à elle par les liens les plus étroits, l'entourèrent d'un tendre amour... Ce fut là, dis-je, le don spécial et comme le caractère diatinctif des membres de la Compagnie, si bien que ses ennemis lui reprochèrent souvent cet amour, et lui firent un crime de ce qui devrait lui valoir leur estime. Ce sentiment d'afFection fut si profondément gravé dans le cœur de ses enfants que, même après le coup mortel dont elle fut frappée, tous, à l'exception d'un très petit nombre qui, au milieu de tant de milliers de leurs compagnons, furent regardés comme des exceptions, ne cessèrent jamais de l'aimer, alors même qu'elle n'existait plus... »
L'année suivante une autre circulaire abordait un sujet d'une actualité plus sensible encore. Le premier Supérieur entretenait les siens des « Tribulations » de l'heure présente. « Ce que saint Ignace, disait-il, semble avoir divinement entrevu dès l'origine de la Compagnie..., ces persécutions qu'il demandait pour elle, qu'il sollicitait de la divine bonté, comme nous l'avons appris, ces persécutions n'ont jamais manqué à sa famille; cependant elles ne sont jamais tombées sur elle aussi violentes qu'à notre époque. Car je ne sache pas que nos ennemis de tout genre aient jamais excité contre la Compagnie et le nom qu'elle porte une guerre aussi générale que celle qui nous est faite présentement, guerre féconde en calomnies, en outrages, en vexations, en spoliations, en bannissements, en toutes ces épreuves que les hommes appellent
des maux, mais qui dans la réalité sont d'insignes bienfaits de la bonté divine. »
C'est en effet une béatitude évangélique et une prédiction explicite du Sauveur que le Général de la Compagnie de Jésus montre accomplie au pied de la lettre en faveur des siens; sur quoi il ajoute une protestation qui doit trouver sa place ici, car elle s'adresse moins à sa famille qu'à ceux du dehors : « Les hommes nous maudissent, ils nous persécutent, et ce qui est à la fois le comble et la source la plus féconde de toutes ces persécutions, ils nous imputent faussement toute sorte de mal. Mais nous en prenons à témoin Dieu et notre conscience, non, notre vie n'est pas vouée à tous les crimes dont ils ne cessent de nous charger, à des crimes qui feraient de nous, non plus des hommes, mais des monstres, mais des êtres qui seraient la peste et le fléau des peuples, comme ils le prétendent en effet, et comme ils parviennent à le persuader à une multitude ignorante. Ils nous retranchent de la société, ils nous mettent hors la loi; cette liberté qu'ils réclament avec emphase pour le reste du genre humain, ils nous en refusent le bénéfice comme à des scélérats, à des hommes convaincus et condamnés par l'évidence de leurs forfaits, même avant tout examen; enfin notre nom même est repoussé comme un opprobre. Pourquoi? Parce que le Fils de l'Homme a daigné nous communiquer son nom adorable. Oui, c'est à ce nom sacré qu'ils ont déclaré la guerre; c'est ce nom qu'ils abhorrent; leurs paroles et leurs actes le démontrent assez, puisqu'ils appliquent notre nom à tout ce qui fait profession de foi et de piété, puisque la haine dont nous sommes l'objet de la part des ennemis implacables de toute religion, atteint également le Vicaire même de Jésus-Christ, la sainte Eglise, enfin tout ce qui est vertueux, chaste et dévoué à notre sainte religion. » (24 Juillet 1831.)
Ainsi envisagées, les épreuves, si dures soient-elles, loin d'abattre le courage des membres de la Société, seront pour eux un sujet de fierté et de joie. « C'est, poursuit