CHAPITRE PREMIER
le Père Roothaan, le seul sentimentdigne d'un vrai Jésuite ; les contradictions qui assaillent la Compagnie, au lieu de diminuer en nous l'estime de notre vocation, nous la feront apprécier davantage et nous inspireront plus de zèle à conserver un don aussi précieux. »
Au surplus cet attachement à leur vocation, cet amour pour la Compagnie à laquelle ils appartiennent, les Jésuites ne doivent pas oublier qu'il a aussi ses écueils; leur Général les avertit que ce serait l'entendre mal que de désirer pour leur Société une extension rapide et brillante ou encore des ministères en vue et des succès éclatants. Aussi, s'adressant à tous ceux qui ont quelque autorité, il leur fait entendre cette admonition solennelle : « Je les conjure par les entrailles de Jésus-Christ et par tout le zèle qu'ils ressentent pour la conservation de la Société, de ne pas songer à ouvrir de nouvelles maisons, de nouveaux collèges, et de ne donner là-dessus aucune espérance prochaine aux solliciteurs trop ardents, jusqu'à ce que nous ayons un nombre suffisant de sujets à qui les fonctions de la Compagnie et surtout le soin de l'administration puissent être remis en sûreté. » D'ailleurs ce qu'elle attend de ses enfants, la preuve solide d'affection qu'elle leur demande, c'est de s'appliquer à bien connaître son Institut et de l'observer fidèlement. Et ce n'est pas leur demander peu. « Un religieux de la Compagnie croirait-il avoir fait assez en se bornant à une vertu médiocre, vertu qui pourrait suffire à un chrétien ordinaire?... » Et ici le Père Roothaan esquissait l'idéal proposé par saint Ignace dans les Constitutions, idéal vers lequel il faut tendre toujours sans se flatter de l'avoir jamais atteint.
Quelques mois plus tard le Provincial de France adressait, lui aussi, à tous ses religieux, une exhortation sous forme de lettre circulaire. Parmi les tribulations qu'il redoutait le plus pour son Ordre, le Père Général avait signalé la dispersion qui brise les liens de la famille religieuse et rend les frères étrangers les uns aux autres. Cette calamité, les Jésuites français la subissaient en ce moment pour la
première fois ; ce ne devait pas être la dernière. Conformément au devoir de sa charge, le Père Druilhet leur signalait les dangers d'une situation nouvelle pour eux, et les pressait de chercher leur sauvegarde dans l'accomplissement plus scrupuleux que jamais de leurs règles. (8 Février 1832.)
Voilà un spécimen de ces Monita sécréta que les Supérieurs majeurs des Jésuites envoient de temps à autre à ceux qui sont sous leur obéissance. Ils n'ont pas, croyons-nous, à redouter la lumière, et volontiers nous les citerions plus abondamment, si au lieu de raconter l'histoire, nous nous proposions seulement d'éclairer et d'édifier les âmes éprises de perfection religieuse.
La Compagnie de Jésus tient fortement à ce qu'elle regarde comme essentiel dans son Institut : sa fin, son organisation intérieure, sa hiérarchie, ses principaux moyens d'action; sur tout cela elle entend rester ellemême. Sint ut sunt aut non sint! Mais en dehors de ces éléments constitutifs de sa personnalité, elle n'est pas intransigeante. Le but même qu'elle poursuit exige qu'elle sache s'adapter aux circonstances de temps et de lieux. Dans le détail de sa vie extérieure, rien de rigide, ni d'immuable. Son fondateur ne lui prescrit ni costume, ni régime alimentaire, ni emploi des heures de la journée. Dans d'autres Ordres et non des moindres, ces choses sont réglées de façon immuable. Le vêtement n'a pas changé depuis six ou sept cents ans; c'est toujours le même froc et la même bure; l'heure où l'on peut rompre le jeûne, le menu du repas, le gobelet d'étain, le couvert de bois, etc., n'ont pas varié davantage. Cette immobilité n'est pas sans signification, ni sans grandeur. C'est la vision de ce qui demeure en face de la figure changeante de ce monde, la protestation contre l'éternelle poursuite du luxe et du bien-être; et quelle leçon à l'encoutre de la mode