CHAPITRE VIII
si les Jésuites pouvaient faire entendre au public le langage que leur premier Supérieur leur tient à eux-mêmes.
En entrant dans l'année qui va clore le troisième siècle de l'existence de la Compagnie, le Père Roothaan jette d'abord un regard sur celui qui s'achève. Quelle succession d'événements prodigieux se déroule pour sa famille religieuse dans l'espace de ces cent ans! Au début, en 1740, la Compagnie de Jésus, arrivée au plus haut point de sa prospérité (elle comptait plus de 20.000 religieux), « était florissante, pleine de vigueur, en possession de la plus brillante réputation dans les sciences, dans les lettres, dans l'éloquence. Elle s'occupait alors avec grand succès de l'éducation de la jeunesse chrétienne...; elle travaillait au salut des âmes dans presque tous les Etats de l'Europe catholique et non catholique, même dans les parties du monde les plus reculées, jouissant partout de la plus haute estime, et y recueillant les fruits les plus abondants... Ses services lui avaient gagné la faveur des Pontifes romains et des évêques, des princes et des peuples... Qui aurait pu penser qu'un édifice, qui semblait devoir être immortel, allait bientôt fléchir et tomber sous l'effort de mille ennemis conjurés pour sa ruine? » Vingtcinq ans ne sont pas écoulés et la Compagnie est frappée, tout d'abord « dans ce royaume qui, le premier, l'avait accueillie dès sa naissance, qui l'avait en quelque sorte appelée à partager sa gloire, au dedans, au dehors et jusqu'aux extrémités des Indes ». A l'exemple de la France, les autres États s'acharnèrent à leur tour sur la Compagnie. « L'autorité même du suprême Pasteur, Vicaire de Jésus-Christ sur la terre, fut impuissante à protéger une Société née pour sa défense. Après l'avoir louée, justifiée, approuvée de nouveau dans une Constitution apostolique, l'autorité pontificale fut forcée de sacrifier la Compagnie à la haine de ses persécuteurs, pour épargner à l'Eglise des calamités peut-être plus terribles. »
Alors ce que la Compagnie de Jésus eut à souffrir ne se peut raconter; « si nous l'appelons un martyre^
l'histoire impartiale ne nous démentira pas ». Et dans ces inénarrables épreuves, le Père Roothaan découvre encore des conseils divins de miséricorde sur la famille de saint Ignace. Il la montre ensuite providentiellement conservée dans l'empire de Russie, par la protection de souverains schismatiques et l'approbation formelle du Pape. Enfin, c'est le geste réparateur de Pie VII, qui « n'hésite pas à déclarer dans sa Constitution apostolique que, depuis sa rentrée à Rome, le rétablissement de la Compagnie de Jésus dans le monde entier lui avait paru devoir être l'un des premiers objets de sa sollicitude ». Depuis lors, poursuit le Révérend Père, les bienfaits que Dieu a répandus sur la Société ne se peuvent énumérer; et parmi les plus insignes il compte la béatification d'Alphonse Rodriguez et la canonisation récente de François de Hiéronymo.
Après avoir fait passer sous les yeux de ses frères le tableau de ce troisième siècle où, à travers des vicissitudes si étranges, « se manifeste à l'égard de la Compagnie une providence toute particulière du Dieu qui abaisse et relève, qui conduit aux portes de la mort et en retire^ et qui dans ses plus redoutables sévérités se souvient de sa miséricorde », le Père Roothaan dit quels sentiments doivent animer les cœurs à l'entrée du siècle nouveau qui va s'ouvrir. C'est d'abord la reconnaissance envers la Bonté divine pour le don de la vocation et pour le progrès qu'elle a accordé à la famille de saint Ignace : « On en voit encore plusieurs parmi nous qui furent admis dans la Compagnie à une époque où elle comptait à peine deux cents membres ; maintenant elle s'est répandus dans beaucoup de contrées et le nombre de ses enfants dépasse trois mille. » C'est ensuite une invincible confiance pour l'avenir. Dieu « qui a commencé l'ouvrage l'achèvera^ »; car cet ouvrage est bien vraiment le sien. Celui qui a sauvé la Compagnie la sauvera encore « si toutefois nous ne manquons ni à nous-mêmes, ni à la
I. Qui coepit in vobis opiis bonum perficiet. (Philip, i, 6.)