‹ La Compagnie de Jésus en FranceChapitre 218 sur 382 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

une Lettre pastorale l'obligation de se munir de l'autorisation préalable pour publier des écrits traitant de matières religieuses, surtout quand on y raconte des faits miraculeux. Les Annales de l'Archiconfrérie en sont pleines. C'est elles que l'on vise. Faudra-t-il donc les soumettre à la censure? On accuse Mgr Affre d'être quelque peu « rationaliste ». Et s'il allait refuser Vlmprimatur ! Cette perspective met M. des Genettes hors de lui. L'excellent homme s'oublie jusqu'à invoquer la liberté de la presse, qui n'avait assurément rien à voir en cette affaire. Comment sortir de cette « impasse » ? Il ne voit qu'un moyen; ce serait d'avoir un Bref du Pape, et il espère l'obtenir par l'intermédiaire du Père Roothaan. (13 Février 1843.)

Il va sans dire que le Général des Jésuites n'aurait eu garde de solliciter pareille dérogation aux règles canoniques. Il est plus que probable que sa réponse fut une exhortation à l'obéissance. En même temps le pieux et zélé directeur de l'Archiconfrérie recevait, non un Bref du Pape , mais une Lettre du cardinal Lambruschini, secrétaire d'Etat, pleine d'éloges et d'encouragements. (2 Mars 1843.) De fait les Annales parurent dans le courant de l'année avec l'approbation de l'Ordinaire. Les faveurs delà Sainte Vierge n'en eurent que plus d'éclat et l'œuvre un essor plus rapide. Le directeur annonçait bientôt que les deux seuls diocèses de France, qui jusque-là n'avaient point figuré sur les listes de l'Archiconfrérie, venaient enfin de se faire agréger ^ En même temps on voyait se manifester comme un élan de conversion et un renouveau de vie chrétienne. L'année suivante, M. des Genettes faisait part au Père Roothaan du spectacle dont il était le témoin émerveillé :

I. Cf. U Ami de la Religion. Tome GXIX, p. 179. Chose curieuse, de ces deux retardataires l'un était le diocèse de Tarbes ; il faudrait tlire aujourd'hui de Tarbes et de Lourdes. Il fut le dernier de la France continentale, — l'autre était le diocèse d'Ajaccio — à entrer dans la g^rande association de Notre-Dame des Victoires. La Sainte Vierge ne devait pas lui en tenir rigueur.

« Jamais je n'ai vu les églises aussi fréquentées ; les ouvriers surtout nous donnent de grandes consolations et nous font concevoir de grandes espérances. Environ dix mille ouvriers se réunissent tous les dimanches en congrégations sous le patronage de saint François-Xavier, dans huit églises de Paris... Plus de la moitié de ces hommes s'approchent des sacrements plusieurs fois dans l'année ; plusieurs marchent dans les voies de la piété. Ce qu'il y a de plus frappant, c'est l'esprit de prosélytisme religieux qui les anime. Et remarquez bien qu'il n'y a pas la centième partie de ces hommes qui, il y a deux ans, eussent voulu assister à la messe. » (18 Septembre 1844.)

Aussi lorsque, quatre ans plus tard, la Révolution déchaînée en Italie obligeait le Pape à quitter Rome, le Père Roothaan, exilé lui aussi, se souvint qu'il avait voué sa personne et toute sa famille religieuse d'une façon spéciale au Cœur Immaculé de Marie. Il adressa à toute la Compagnie une Lettre circulaire sur cette dévotion. Il rappelle « les prodiges si nombreux que Dieu opère de nos jours par l' Archiconfrérie instituée à Paris pour la conversion des pécheurs, sous l'invocation du Cœur très pur de Marie. En peu de temps cette dévotion a produit dans tout le monde des fruits de salut si abondants et si merveilleux que les annales de l'Église ne nous offrent rien de semblable dans toute la série des siècles passés. » Le Père Général invoque à l'appui l'expérience de la Compagnie elle-même. « Lorsque, dit-il, en 1837, le choléra ravageait Rome, nous y étions plus de trois cents, la plupart occupés jour et nuit au service des malades, sans cesse environnés de rhoribonds et de cadavres. Et cependant, grâce à un vœu fait en l'honneur du Cœur Immaculé de Marie, non seulement nous n'eûmes à déplorer la perte d'aucun de nos Frères, mais, contre toute attente et contrairement à ce qui s'était passé ailleurs, nul d'entre nous ne fut atteint par la contagion. Par une faveur non moins signalée, cette bonne Mère daigna nous donner à tous, particulièrement à ceux que le péril effrayait, le courage

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d'affronter la mort, et il n'y eut personne qui ne puisât dans son Cœur assez de dévouement pour se livrer sans réserve au secours des malades frappés par le fléau. » (24 Juin 1848.)

Il convenait à la tendre piété du Père Roothaan de vouer son Ordre d'une manière spéciale à la Très Sainte Vierge et de lui assurer ainsi une protection toute-puissante; rien n'était plus conforme à la tradition de la Compagnie comme à l'esprit de son fondateur. Mais l'exacte observance de son Institut importait encore davantage à son salut et à sa prospérité. On ne s'étonnera pas qu'elle fût pour son premier Supérieur l'objet d'une vigilance scrupuleuse. Nous trouvons à l'époque qui nous occupe un exemple intéressant de cette sollicitude toujours en éveil pour le maintien de la discipline. On y voit comment et en quoi s'exerce le pouvoir de ce Général des Jésuites, dont la légende a fait un autocrate qui commande à des esclaves, pour ne pas dire à des machines.

La règle de la clôture interdit aux femmes l'entrée de l'habitation des religieux, comme elle interdit aux hommes l'entrée des couvents de femmes. Le Jésuite doit son ministère sans distinction à qui le réclame ; les hommes ont libre accès à sa cellule; pour eux la maison de la Compagnie est plus large ouverte que ne le sont commu- . nément les monastères. Mais en dehors du confessionnal, où recevra-t-il les visiteuses ? De temps immémorial, les religieuses ont leur « parloir » ; c'est là seulement qu'on peut les voir et s'entreteniravec elles. Les Jésuites français avaient dès l'abord adopté cette solution ; il y eut des parloirs dans toutes leurs résidences, c'est-à-dire un local près de la porte d'entrée, où l'on peut recevoir les gens et causer avec eux sans être entendu, mais non sans être vu. Cependant l'Institut de la Compagnie, qui a tout prévu, n'avait pas prévu les parloirs. Dès 1840, le Père Roothaan crut devoir s'élever contre cette innovation. Toutefois il ne voulut pas l'abolir d'autorité. Il invita les

deux Provinciaux de France à examiner l'affaire avec leurs consulteurs et à fournir leurs raisons, s'ils croyaient en avoir, pour maintenir ce que lui, Général de la Compagnie, estimait une irrégularité. Le résultat de cette délibération nous est connu par une lettre écrite trois ans plus tard. Le Père Roothaan était, en effet, revenu à la charge et avait exigé un nouvel examen. Le Père Maillard lui en transmet les conclusions :

« ... La Consulte répondit (en 1840) et répond encore aujourd'hui que ces parloirs, vu notre position en France, sont indispensables. Sur les réflexions que j'eus l'honneur de vous soumettre en 1840, le 25 Mars, vous eûtes la bonté de me dire le 27 Avril : — Quant aux parloirs, après l'exposé que vous me faites des précautions prises pour prévenir les abus, je vois bien que, dans l'état actuel, il n'y a rien autre chose à faire. Je compte sur votre vigilance à cet égard. — Il me semble en effet qu'une vigilance soutenue peut nous rassurer de ce côté-là. » (30 Mars 1843.)

Le Père Roothaan n'insista pas pour le moment. Mais un an plus tard sa conscience s'alarme de nouveau. C'est au Provincial de Lyon qu'il adresse une réclamation plus pressante que les premières. Son désir formel est qu'on en finisse. Ce qui le détermine à revenir sur ce sujet, c'est que, dans le livre que le Père de Ravignan vient de publier et qui a eu un si grand retentissement ', il est question des parloirs, « comme d'une chose couramment admise dans la Société, alors que l'usage n'en existe dans aucune maison de religieux et que celles de la Compagnie, les pensionnats exceptés, doivent l'ignorer plus que toute autre. » Le Père Maillard est donc invité à « sup^ primer une nouveauté si pleine de périls » ; et ce faisant, il aura ajouté un très grand service à tous ceux qu'il a déjà rendus à sa Province. (17 Février 1844.)

En conséquence la suppression des parloirs fut

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