CHAPITRE V!II
C'était parfaitement exact; mais les novices étaient restés et leur nombre allait grandissant d'année en année. Il approchait de la cinquantaine dès 1841, quand on se décida à en envoyer une partie à Laval ; deux ans après, un troisième noviciat était inauguré à Issenheim en Alsace. Ainsi, c'était au total six maisons de noviciat que la Compagnie de Jésus avait en France, moins de huit ans après la formation des deux Provinces. Sur la fin de 1844, ils réunissaient un effectif de 187 jeunes recrues.
Nous avons déjà nommé quelques-uns de ceux qui se donnèrent à la famille de saint Ignace au début de cette période. En voici d'autres que nous rencontrons en parcourant les catalogues et qui ne sont peut-être pas complètement des inconnus. C'est, en 1837, Elesban de Guilhermy; en 1839, Léon Turquand ; en 1840, Edouard Dorr, Benoit Valuy, Jean Lyonnard, futur apôtre de la dévotion au Cœur agonisant de Jésus; en 1841, Jean- Baptiste Trincal et Charles du Banquet, ouvriers de la première heure dans la Mission renaissante du Maduré, Eugène Seguin et Léon de Chazournes; en 1842, Adrien Languillat, mort évêque de la Mission du Kiang-Nan, Charles Daniel', Victor Alet, Louis Millériot, Auguste
I. L'un des fondateurs et premier directeur des Etudes. A propos de sa vocation, le P. Rubillon, Provincial de Paris, écrivait le 24 juillet i84i : « Parmi les jeunes novices entrés cette année celui qui se distingue le plus par ses talents, sa candeur et son amour pour la Compagnie, est le Fr. Charles Daniel, jeune avocat du barreau de Paris. Son entrée a été traversée par son père, le tribunal, le premier président d'Amiens... » Le P . Solente, maître des novices de Saint-Aclieul, raconte ainsi la chose : <( Dès l'arrivée de Charles, son père, juge à Beauvais, écrivit une lettre violente contre son fils et contre nous au premier président (le la Cour royale d'Amiens. Celui-ci alla trouver Mgr l'évêque et demanda que le jeune homme lui fîit présenté. Mgr m'écrivit et me pria de l'envoyer le lendemain à l'évéché. Je l'envoyai, sans savoir de quoi il était question... Le premier président l'attaqua vivement devant l'évêque; mais, sans se déconcerter, Charles répondit avec calme et convenance. Le président dit qu'il viendrait à Saint-Acheul. Il vint en effet, mais se Ijorna à des conseils. Il engagea Charles à retourner à Beauvais après sa première probation. Ainsi fut fait. Tout s'arrangea. Notre jeune avocat revint à Saint-Acheul et entra au noviciat dont il est maintenant le modèle. Le premier président a dit à l'évêque que le fils était plus raisonnable que le père... »
Carayon, littérateur, historien et éditeur de nombreux et précieux documents pour l'histoire de la Compagnie ; en 1843, Jules Sambin, Louis Abougit; en 1844, Paul Ginhac, Victor Drevon, Francisque Laboré, Victor du Ranquet, Jean-Baptiste Rouquayrol, Eugène Desjardins, Henri Montrouzier, etc. Ces noms appartiennent à une génération disparue; mais à ceux qui sont aujourd'hui les anciens de la famille, ils rappellent des frères aînés qui furent aussi des modèles parle dévouement, la science ou la vertu.
Parmi ces vocations il en est quelques-unes qui méritent une mention spéciale à raison des circonstances peu ordinaires dont elles furent accompagnées. C'était l'époque où l'apostolat du Père de Ravignan à Notre-Dame produisait dans les rangs de la société intelligente un véritable ébranlement. 11 plut à la Providence de se servir de l'ascendant du conférencier pour ramener coup sur coup à l'Église catholique plusieurs Russes qui occupaient à Paris des situations élevées. Le comte SchouvalofF fut la plus illustre de ces conquêtes. Le 6 janvier 1843, il abjurait le schisme dans la chapelle du couvent des Oiseaux, théâtre ordinaire de ces pieuses cérémonies. Treize ans plus tard, le comte SchouvalofT se consacra à Dieu dans l'ordre des Barnabites. Sa conversion avait été précédée de quelques mois par celle d'un de ses amis, au sujet duquel le Père de Ravignan écrivait au Père Général, le 30 avril 1843 : « Je joins ici une lettre du jeune prince Jean Gagarine. 11 est. Russe, âgé de vingt-huit ans, rempli d'instruction et de talents. 11 était attachée l'ambassade de Russie à Paris quand je l'ai connu. Nommé à Vienne il a donné sa démission et désire maintenant entrer dans la Compagnie. Il a passé six à huit mois en Russie depuis son abjuration qui est connue de ses parents, inconnue aux autres. Il a supporté admirablement cette épreuve. C'est une âme privilégiée, généreuse, constante, apostolique déjà. »