CHAPITRE VIII
31 du même mois, dans l'église du Gesù ; il s'y était préparé sous la direction du Père de Villefort. Il avait vingthuit ans, était sur le point de se marier et un brillant avenir s'ouvrait devant lui. Mais l'œuvre de la grâce n'était pas achevée. Rappelé à Paris pour ses affaires, Alphonse Ratisbonne allait faire paraître en sa personne un autre prodige. « La conduite de mon frère Marie, écrivait l'abbé Théodore Ratisbonne, est encore plus miraculeuse que sa conversion ; c'est la vie ascétique d'un vieux chrétien, consommé dans les pratiques du cloître. » Et dans une lettre à l'évêque de Strasbourg, Mgr Raess : « Ce fervent néophyte a été transformé par PEsprit-Saint; la voix de Dieu lui parle clairement et le guide pas à pas d'une manière admirable. Il vit dans la retraite, sous la direction du Père de Ravignan, communie tous les jours, sert la messe; ceux qui le voient sont touchés et édifiés de sa simplicité et se demandent ce que Dieu fera de lui. Selon toute apparence, je dois m'attendre à le voir entrer au noviciat des Jésuites. » (18 Avril 1842.)
La Compagnie de Jésus ne semblait pourtant pas devoir exercer sur lui un attrait particulier; car, selon son propre aveu, elle lui avait inspiré avant sa conversion une répulsion invincible ; « Je nourrissais une haine amère contre les prêtres, les églises, les couvents et surtout contre les Jésuites dont le nom seul provoquait ma fureur ^. » Cependant quatre mois après son baptême, le néophyte écrivait au Père Roothaan : « La Sainte Vierge, qui m'a mis aux pieds de son divin Fils Notre-Seigneur Jésus-Christ,
retentissement immense et fut le point de départ d'une multitude d'autres conversions d'Israélites de marque. La relation qu'il en rédigea lui-même fut publiée dans le premier Bulletin des Annales du Saint et Immaculé Cœur de Marie. Un récit plus complet se trouve dans la Vie de son frère aîné. Cf. Le T. R. P. Marie-Théodore Ratisbonne, fondateur de la Société des Prêtres et de la Congrégation des Religieuses de Notre- Dame de Sion. Tomepremier, chapitres xi-xiv. Paris, Poussielgue. igoS, I. Lettre de Marie- Alphonse Ratisbonne à M. Dufriche des Genettes, Bulletin des Annales, etc. Août 18^2 .
semble maintenant me conduire à vous, mon Très Révérend Père, et malgré le vif sentiment de mon indignité qui m'a fait lutter contre cette pensée, je me crois appelé à servir Dieu dans la Compagnie dont vous êtes le Père et le digne Général... Je vous supplie donc d'intercéder auprès du Souverain Pontife pour m'obtenir les dispenses que j'ai demandées, afin que je puisse être admis le plus tôt possible dans la famille de saint Ignace ^ » (31 Mai 1842.)
Une autre lettre écrite trois jours plus tard au baron Théodore de Bussières prouve que le postulant n'avait pas pris à la légère une décision aussi inattendue : «... J'ai écrit au Souverain Pontife pour obtenir les dispenses exigées par les Constitutions, en ma qualité d'ex-Israélite. J'espère que rien ne viendra mettre obstacle à cette résolution que la Sainte Vierge m'a fait prendre après trois mois de prières et de réflexions... Je ne vous ai pas consulté sur ce point, mon bon parrain, parce que, en pareil cas, un avis est bien difficile à donner, et plus difficile encore à suivre, s'il ne se trouve pas. en rapport avec la voix que Dieu fait entendre au fond du cœur. Il est plus convenable, je pense, d'agir avec une complète indépendance. Alphonse Ratisbonne Jésuite!!! Avouez qu'il y a tout le miracle dans le rapprochement de ces trois mots. » (3 Juin 1842.)
La réponse de Rome ne se fit pas attendre. Alphonse
I. Les Constitutions de la Compagnie de Jésus lui interdisent en effet d'admettre les convertis du judaïsme et de l'islamisme. Le Général lui-même n'a pas le pouvoir de donner dispense sur ce point; il faut recourir au Pape. L'expérience a démontré la sagesse de cette exclusion, inscrite par saint Ignace dans la règle de son Ordre, mais dont il est difficile de saisir a priori le bien fondé. La dispense a été accordée quelquefois ; il n'y a pas d'exemple qu'un de ceux qui en ont été l'objet ait persévéré dans la Compagnie. La supplique d'Alphonse Ratisbonne fut transmise par le nonce Garibaldi au cardinal Ostini, préfet de la Congrégation des évêques et réguliers, pour être proposée par lui à l'approbation du Souverain Pontife. Grégoire XVI, à qui le converti de la Sainte Vierge avait été présenté par le Père lloothaan, donna de grand cœur l'autorisation demandée.