‹ La Compagnie de Jésus en FranceChapitre 223 sur 382 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

fut d'abord reçu au noviciat de Saiiit-AcheuP. Mais bientôt, pour le soustraire aux empressements d'une pieuse curiosité, on jugea à propos de l'éloigner davantage de Paris; il fut envoyé à Toulouse. Le Père Ogerdias considéra comme une bénédiction de recevoir au nombre de ses novices cet enfant privilégié de la Sainte Vierge : « J'espérais bien, écrivait-il, que sa présence attirerait sur nous une protection spéciale de cette bonne Mère; mon espoir n'a pas été trompé. D'ailleurs il fait au noviciat beaucoup de bien par ses exemples. Rien ne l'étonné, rien ne lui coûte ; il se porte aux pratiques d'abnégation avec un élan qui ne demande qu'à être dirigé. On voit bien que la Divine Mère a gravé dans son cœur l'amour de la croix. . . Du reste, sa retraite est respectée; deux ou trois personnes seulement l'ont vu depuis qu'il est avec nous... Je reçois toujours pour lui un grand nombre de lettres de personnes qu'il ne connaît pas et qui sollicitent son intercession auprès de la Sainte Vierge. Je ne lui en remets aucune; je recommande seulement ces intentions au noviciat. » (10 Novembre 1842.)

Le fervent novice ne marchandait pas avec Dieu. A la date du 20 janvier 1843, premier anniversaire de l'apparition qui avait fait de lui un autre homme, il écrivait au Père Général, s'ofFrant pour la Mission de Chine qui venait d'être inaugurée par la Province de Paris. Il disait ensuite son bonheur d'appartenir à la Compagnie de Jésus, bonheur si manifeste que sa famille elle-même paraissait lui pardonner sa détermination. Un de ses frères resté à Strasbourg avait dit à l'abbé Théodore : « Nous voyons bien qu'Alphonse est très heureux; c'est tout ce que nous demandons, et ainsi nous n'avons point de reproche à lui

I. « Pressé par M. Alphonse Ratisbonne, le P. de Ravignan et un mot de Votre Paternité, j'ai admis le néophyte provisoirement, dans une lettre au P. de Ravignan. Je l'enverrai au noviciat de Toulouse, n (Lettre du P. Boulanger, Provincial de Paris, au P. Général, lo juin iS^a.) Alphonse Ratisbonne est inscrit au catalogue du noviciat de Saint- Acheul, sous le seul nom de Marie- Alphonse, 20 juin i8/t2.

faire, sinon pour la dépense fort inutile d'une chapelle à Paris où il y a déjà tant d'églises. » Sur quoi le Frère Alphonse ajoutait : » J'ai plus que jamais la ferme confiance qu'une grande partie de la famille recevra un jour, avec la grâce de Dieu, le baptême dans celte même chapelle si exécrée aujourd'hui ^ .

Son noviciat achevé, le Frère Marie-Alphonse suivit la filière accoutumée des études. Le 23 septembre 1848, il fut ordonné prêtre dans la chapelle du scolasticat de Laval. Alors commença pour lui une carrière apostolique de quatre années; il prit part à la Mission donnée par les Jésuites au bagne de Brest, audébut de l'année 1850. Mais la grâce extraordinaire, qui l'avait transformé instantanément le 20 Janvier 1842, lui avait du même coup mis au cœur une aspiration qui dominait sa vie et qui ne paraissait pas pouvoir être réalisée s'il demeurait dans la Compagnie de Jésus. Le converti du judaïsme se sentait appelé à travailler à la conversion d'Israël. On peut dire qu'il eut l'initiative de l'œuvre accomplie par son frère. L'abbé Théodore était un prêtre fervent; adjoint à M. Dufriche des Genettes dans la direction de l'Archiconfrérie de Notre-Dame des Victoires, ses prières et celles des associés avaient obtenu un miracle pour Alphonse; mais lui-même cherchait encore sa voie; il semble que, à son tour, Alphonse fut l'intermédiaire dont Dieu se servit pour lui faire entreprendre la mission à laquelle il le destinait.

C'est en effet en cette année de grâce 1842, et sur les

I . L'abbé Théodore était aumônier d'un orphelinat des Filles de la Charité, appelé « la Providence » et situé rue Plumet, aujourd'hui rue Oudinot. Pendant les quelques mois de son séjour à Paris, Alphonse Ratisbonne habitait dans le voisinage. 11 eut l'inspiration d'y faire bâtir une chapelle dédiée au Cœur humaculé de Marie ; ce devait être son ex voto, en souvenir du 20 janvier. C'est cette construction, ou plutôt la dépense qu'elle entraînait, qui déplaisait si fort à sa famille. Un grand nombre de baptêmes d'Israélites eurent lieu les années suivantes dans la chapelle de la « Providence ».

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instances du novice de la Compagnie que l'abbé Ratisbonne ouvrit le catéchuménat qui allait donner naissance à la Congrégation de Notre-Dame de Sion. Les débuts étaient pleins de promesses; Alphonse n'en pouvait détacher ni sa pensée ni son cœur. D'ailleurs il restait le conseiller et l'instigateur du Père Théodore; aucune décision n'était prise, aucun pas fait en avant que d'un mutuel accord entre les deux frères. Enfin le moment vint où le Père Marie-Alphonse crut qu'il était de son devoir de se donner tout entier à l'œuvre commune. Elle ne pouvait atteindre pleinement son but que par l'établissement d'une société de prêtres; le projet avait déjà reçu un commencement d'exécution. Persuadé que sa place était là, le Père Marie-Alphonse s'en ouvrit à son frère. Sans l'encourager aucunement et avec toute la discrétion qui convenait, le Père Théodore porta l'affaire à Rome et jusqu'aux pieds du Pape. Les Supérieurs de la Compagnie n'auraient eu garde de mettre obstacle à ce qui leur parut un appel de Dieu suffisamment manifesté par des circonstances exceptionnelles. Il revint en France avec une lettre du Père Roothaan qui rendait à son frère sa pleine liberté. On était au mois de décembre 1852. Ainsi le Père Marie- Alphonse Ratisbonne s'était préparé, pendant dix ans, à l'école de saint Ignace comme dans un cénacle, à la mission qu'il avait reçue de travailler au salut de son peuple.

Cette sortie, comme il fallait s'y attendre, fut diversement jugée. Certaines gens en attribuèrent l'initiative et la responsabilité au Père Théodore. Il semble bien qu'il y fut plutôt opposé et qu'il se borna à en être l'intermédiaire. Peu de jours après il écrivait à un ami : <* Grâce au Seigneur, grâce au Général des Jésuites qui n'a d'autre pensée que la plus grande gloire de Dieu, mon frère est devenu mon collègue, mon coopérateur et mon socius... Les jugements du monde m'importent peu. Ceux qui critiquaient hautement le Père Marie d'être entré dans la Compagnie le critiquent hautement aujourd'hui d'en être

sorti. Mais il suffît que le bon Dieu sache pourquoi il l'a fait entrer et pourquoi il l'a fait sortir. » (12 Février 1853.) La sympathie de la Compagnie de Jésus était acquise d'avance à une œuvre qui fut l'objet des premières ambitions apostoliques de son fondateur. On sait que saint Ignace et ses compagnons eurent d'abord le dessein d'aller s'établir en Terre Sainte et de s'y consacrer à la conversion des Juifs et des infidèles. S'ils ne le firent pas, c'est qu'ils en furent empêchés. Les Jésuites ne pouvaient que s'applaudir de voir l'idée de leur Père reprise et réalisée après trois siècles par la Société de Sion. Ils aidèrent assurément à son progrès en formant à la vie religieuse, au lendemain de sa conversion, le Père Marie- Alphonse; ils y aidèrent plus encore en refusant de recevoir parmi eux le Père Théodore qui, lui aussi, eût voulu être Jésuite. Voici, en effet, ce que le fondateur de Notre-Dame de Sion écrivait au Père Roothaan, le 25 Avril 1845 : «... Hélas! J'ai souvent pris mon élan pour me faire agréer dans cette chère et bien-aimée Compagnie, et je n'ai pu être admis. Car, n'ayant pu me déterminer à entrer dans la communauté fondée par M. Bautain, j'ai fait une retraite à deux reprises dans deux de vos maisons, et chaque fois le Père qui me dirigeait, et même le R. P. Provincial, après avoir examiné ma position à Paris, m'ont déclaré que Dieu voulait que je restasse dans cette position afin d'y faire les œuvres dont la Providence m'a chargé. » Et après avoir dit quelles bénédictions Dieu répand sur ces œuvres, le Père Théodore ajoutait : » C'est la conversion de mon frère qui a produit le mouvement de plus en plus remarquable qui se manifeste dans cette vieille nation. Les conversions se multiplient; l'œuvre Notre-Dame de Sion que nous avons fondée seconde la grâce et facilite le salut de beaucoup d'âmes... Je vois qu'elle renferme le germe d'une grande consolation dans Pavenir, et peut-être que mon travail n'est destiné qu'à préparer les voies à la mission du Frère Marie. De toute part j'entends le craquement des os d'Israël et un grand nombre de morts

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