CHAPITRE VIII
J'en ferai autant la semaine de Pâques, et puis la semaine d'après j'en appliquerai six cents... Tout ceci, mon cher Père, très volontiers et avec une véritable consolation, persuadé que je suis que nous verrons en son temps bien des miracles de la miséricorde du Seigneur, accordés aux prières et aux gémissements d'une pieuse mère pour le salut de ses enfants. »
Parmi les symptômes de la reviviscence chrétienne ■qui se manifesta en notre pays aux alentours de 1840, il faut assurément mettre en première ligne la restauration des grands Ordres religieux de saint Benoît et de saint Dominique. La Compagnie de Jésus qui les avait précédés fut heureuse de prêter un appui fraternel à ceux qui furent en cette occasion les instruments de la Providence. Mais en même temps que Lacordaire et Guéranger, un autre prêtre éminent avait jeté les fondements ■d'un Institut religieux qui semblait destiné à un bel avenir, nous voulons parler de l'abbé Bautain et de la Société de Saint-Louis.
Professeur de Philosophie dès 1820 à l'académie royale de Strasbourg, le jeune Louis Bautain avait été ramené à la foi par l'influence d'une femme d'intelligence supérieure, qui était en même temps une sainte, Mlle Humann. Il ne tarda pas à réunir autour de lui un petit groupe de jeunes hommes, convertis comme lui et séduits par son talent. Ils s'appelaient Théodore Ratisbonne, Isidore Goeschler, Adolphe Cari, Jules et Nestor Laval, Jacques Mertian, Henri de Bonnechose, Eugène de Régny, Adrien de Reinach, Alphonse Gratry ^ Tous, à son exemple,
I. Henri de Bonnechose était avocat général à Besançon, quand il quitta le monde pour se joindre à l'abbé Bautain. Il devint évêque, archevêque.el cardinal. Le futur P. Gratry avait vécu onze ans dans la Société de Saint-Louis sans en faire jamais partie. Il entra ensuite à l'Oratoire. Un mot du P. Théodore Ratisbonne, que nous avons cité plus haut.
devinrent prêtres et formèrent une communauté sous le patronage de saint Louis. L'évêque de Strasbourg, Mgr Lepape de Trédern, leur confia en 1836 la direction de son petit séminaire.
Malheureusement des discussions de doctrines, aggravées par des questions de personnes, amenèrent la mésintelligence entre l'administration épiscopale et la Société de Saint-Louis. Par réaction contre le rationalisme allemand dont il avait été lui-même le tenant et l'apôtre, l'abbé Bautain avait imaginé un système philosophique qui déniait à la raison humaine sa valeur et ses droits. Lamennais plaçait le critérium de la certitude dans le consentement des hommes ou la raison générale; Bautain le mettait dans la foi divine ou la révélation. De son côté le vieil évéque, gallican et cartésien, lui demandait de souscrire des propositions d'une orthodoxie douteuse. C'était un curieux conflit que celui qui mettait aux prises l'évêque, dépassant la mesure dans la défense des droits de la raison, et l'universitaire exagérant ceux de la foi. Déjà en 1834, les prêtres de Saint-Louis avaient été évincés du petit séminaire, l'exercice du ministère sacerdotal leur était interdit et l'évêque avait adressé à son clergé un avertissement contre « la thèse philosophique du professeur de l'Académie, prêtre du diocèse de Strasbourg ». En 1837, parut la Philosophie du Christianisme^ sorte de correspondance échangée entre le maître et ses disciples. Cette publication porta à son comble l'irritation du prélat. Il soumit l'ouvrage à la censure de quelques ecclésiastiques, adversaires déclarés de l'auteur, et s'apprêta à en demander la condamnation au Saint-Siège.
C'est alors que Lacordaire accourut de Metz, où il prêchait les conférences du Carême. Les souvenirs de Lamennais lui faisaient appréhender Les conséquences d'un pareil coup pour la jeune « école de Strasbourg ». Il
semblerait indiquer que lui non plus n'aurait pas été membre de la Société, bien qu'il en ait partagé la vie et les travaux pendant plusieurs années.