CHAPITRE YIII
persuada donc à son ami de prendre les devants et d'aller lui-même à Rome soumettre sa doctrine au jugement du Souverain Pontife. Lacordaire lui conseillait de se mettre en rapport avec les Pères du Gesii, et il écrivait au Père Roothaan pour recommander à sa bienveillance l'abbé Hautain et son compagnon, l'abbé de Bonnechose. « La Compagnie de Jésus, disait-il, s'est fait infiniment d'honneur dans l'affaire de l'abbaye de Solesmes. Elle peut dans celle-ci acquérir de nouveaux droits à la justice et à l'amour de cette portion de la jeunesse française qui gravite vers la foi et en qui réside probablement l'avenir. » (12 Février 1838.) De son côté le Père de Ravignan réclamait les bons offices du Père Général en faveur des membres de la Société naissante : « Ils ne tiennent pas à l'erreur, disait-il, ils sont bons prêtres, pieux, doués de talents distingués, quoique malheureusement sans études théologiques. » (23 Février 1838.)
Rome fut en effet pour les voyageurs ce que Lacordaire appelait « le refuge de ceux qui errent contre la dureté de ceux qui n'errent pas ». Ils y passèrent trois mois; l'abbé Bautain suivait assidûment les cours du Collège Romain, surtout ceux du Père Perrone qu'il consultait et dont il recueillait les avis comme le plus docile des étudiants. La Philosophie du Christianisme ne fut frappée d'aucune censure ; le principal auteur ayant déclaré, en son nom et au nom de tous ses disciples, se soumettre d'avance au jugement de l'Église, on lui demanda seulement de tenir compte, s'il voulait la rééditer, des modifications qui lui seraient indiquées : « Vous avez péché par trop de foi », dit Grégoire XVI à l'abbé Bautain en le congédiant.
Il revint à Strasbourg avec une lettre pour l'évêque, l'invitant à rendre ses bonnes grâces à la petite famille de Saint-Louis. Mais affaibli par l'âge et dominé par certaines influences de parti, le prélat ne consentit point à se relâcher de sa rigueur. L'abbé Bautain et ses compagnons restèrent sous le coup de l'interdit, ce qui leur fournit l'occasion de donner un bel exemple du respect de
l'autorité. « Nous nous soumettons, écrivait-il au Père Roothaan ; nous ne voulons voir que l'évêque dans l'homme ; heureux si ce temps d'épreuves acceptées en esprit de résignation et de pénitence contribue à nous purifier et à nous rendre plus capables d'être employés plus tard à servir plus activement et plus fructueusement Dieu et l'Église. » (18 Août 1838.) Jusqu'en 1841, nous voyons le chef de « l'école de Strasbourg » entretenir une correspondance avec le Père Perrone ; il presse le célèbre professeur de lui marquer en toute liberté ce qu'il trouve de répréhensible dans la Philosophie du Christianisme, et déclare qu'il est bien résolu à ne rien publier qui n'ait reçu son approbation. (26 Avril 1841.) On ne saurait pousser plus loin la modestie et la soumission de l'intelligence. Du reste, à cette date, Mgr Raess était devenu coadjuteur de Mgr de Trédern, et la paix était faite entre l'évêché et les prêtres de Saint-Louis. Après avoir souffert de la même sévérité, les Jésuites, comme nous l'avons vu plus haut, bénéficiaient de la même bienveillance <.
C'est à l'instigation de Lacordaire que l'abbé Bautain, au moment de la crise de 1838, s'était mis en rapport avec les Jésuites. Le futur restaurateur de l'Ordre de saint Dominique en France entretenait lui-même, depuis deux ans, avec la Compagnie de Jésus des relations dont l'une et l'autre famille religieuse aimeront à garder le souvenir.
Nous avons vu plus haut comment, après le succès trop éclatant de la station de 1836, le conférencier de Notre- Dame s'était décidé à aller à Rome compléter son éducation théologique. Le Père Loriquet, alors Supérieur des Jésuites de Paris, l'annonçait ainsi au Père Roothaan dans
1. Peu après être rentrée en grâce avec l'administration épiscopale, la Société de Saint-Louis quitta Strasljourg pour s'établir au collège de Juilly, qu'elle venait d'acquérir. Elle le dirigea pendant vingt-sept ans ; mais peu à peu ses membres se dispersaient. En i86^ le collège fut repris par les Oratorieus.
CIIAPITHE VIII 431
une lettre du 5 Avril : « Le jeune abbé Lacordaire se rend dans la Ville éternelle. Il sent mieux que jamais que la plus nécessaire de toutes les sciences lui manque, la science de la religion, la théologie. C'est pourquoi, parle conseil de quelques personnages éclairés, il a résolu d'aller l'étudier à Rome. Il ne faut pas qu'il tombe entre les mains des novateurs... On lui a conseillé de s'adresser aux Jésuites, de nous demander une recommandation. Il est venu, en effet, nous voir ces jours derniers. Nous l'avons accueilli de notre mieux et lui avons promis de vous écrire à son sujet. Il a longtemps conservé de fortes préventions contre la Compagnie et les a manifestées. On lui a dit qu'il jugeait sans savoir; il en est tombé d'accord et c'est alors qu'il est venu. Du reste il a d'excellentes qualités; il mène une vie très retirée ; sa piété est connue et toute sa conduite parfaitement régulière ; enfin il porte partout, même en chaire, un air de modestie et de simplicité qui prévient en sa faveur. »
Quelques jours plus tard le Père Loriquet remettait en effet au voyageur le billet suivant pour le Général de la Compagnie : « Le porteur de cette lettre est M. l'abbé Lacordaire. J'ai eu l'honneur de vous parler de lui dans ma lettre du 5 de ce mois. Mais ses talents, ses vertus, les motifs particuliers qui le conduisent dans la capitale du inonde chrétien le recommandent bien mieux encore que je n'ai pu faire, et je suis certain d'être pleinement entré dans vos intentions en l'adressant à Votre Paternité. » (17 Avril 1836.)
A cette même date l'abbé Jammes, vicaire général de Paris, écrivait de son côté au Père Roothaan pour lui recommander le brillant orateur. Sa situation lui permettait une liberté d'appréciation qui eût été déplacée sous la plume d'un Jésuite: «...Je l'ai beaucoup engagé, disaitil, à vous voir souvent, et, s'il suit mon conseil, j'ose vous prier de lui faire bon accueil. Il a besoin de bonnes connaissances. 11 a sans doute encore du chemin à faire pour se dégager entièrement de ses anciennes idées; mais il
n'est pas douteux qu'il n'ait gagné en docilité... On lui a passé beaucoup de choses, à cause de ce qu'on espérait de lui; ces espérances peuvent se réaliser pendant son séjour à Rome. Il a eu ici, pendant ce Carême surtout, une vogue incroyable qui, j'oserai le dire, est la honte de notre siècle des lumières. M. Lacordaire a du mérite à se dérober à tant d'applaudissements qui étaient vraiment de force à lui tourner la tête. » (17 Avril 1836.)
Les Pères du Gesù lui firent, en effet, l'accueil qui lui était dû à tant de titres. L'abbé Lacordaire en parle en termes presque excessifs, dans une lettre qu'il écrit à Mme Swetchine quelques semaines après son arrivée : « ... Le principal fruit que je retire de mon voyage est la position parfaite où je suis avec les Jésuites. Ils m'ont accablé de témoignages d'affection, m'ont apporté euxmêmes les livres dont j'avais besoin, non contents de mettre leur bibliothèque à ma disposition. Le Père Rozaven est venu me voir. Le Père Général, après qu'on m'eut fait célébrer la messe dans la chambre où saint Ignace habitait et où il est mort, m'a fait servir du chocolat dans son appartement et a causé avec moi de la mianière la plus amicale. Je puis dire que chaque jour je reçois d'eux quelque marque d'estime et d'attachement, et tout récemment, à propos d'attaques dont j'ai été l'objet en France de la part de quelques ecclésiastiques de Lyon qui ont répandu (une censure des conférences, le Père Rozaven s'est exprimé hautement contre ces poursuites, et il m'a appris que le Pape en avait été très mécontent. » (21 Juin 1836.)
Pareilles effusions reviennent à plusieurs reprises dans, la correspondance que le jeune prêtre entretient avec sa respectable amie : « Je suis toujours à l'égard des Jésuites dans la même position et très content du Père de Villefort, l'un d'eux que j'ai choisi Aès le commencement pour mon confesseur. C'est un ancien élève de l'Ecole Polytechnique, aussi bon que modeste'. » (11 Octobre 1836.
I . Lacordaire ajoute ici quelques lignes qu'il n'est pas hors de propos de reproduire : «Je vous félicite bien, chère amie, d'en avoir obtenu