CHAPITRE VIII
Deux ans plus tard, quand il revient à Rome pour régler la grande affaire à laquelle il va donner le reste de sa vie, c'est toujours la même note : « Les Jésuites se conduisent admirablement. J'ai dit la messe dans leur église avant tout autre, et le Général m'a offert le chocolat chez lui où nous avons eu une grande conversation qui m'a prouvé qu'ils nous traiteraient en amis. » (27 Août 1838.)
Lacordaire avait prêché cette année-là les conférences du Carême dans la cathédrale de ^Nletz. Le Père Morin, Supérieur de la résidence des Jésuites, écrivant au Père Général, lui rendait ce beau témoignage : « M. l'abbé Lacordaire, qui est toujours avec nous comme en famille et qui termine à Pâques sa station, aura fait un bien immense dans le pays parmi la classe riche et parmi les gens instruits qui ont constamment assisté à ses conférences en très grand nombre. Quelques personnes le critiquent, les unes par ignorance, les autres par passion. L'hommage éclatant qu'il a fait rendre à la religion, le respect humain vaincu dans les hautes classes et même parmi les ofliciers de notre nombreux état-major, la foi ramenée dans un grand nombre d'âmes le vengent assez de leurs censures. C'est un prêtre pieux et de foi vive... » (2 Avril 1838.)
On pourrait être tenté de voir dans les prévenances des Jésuites pour l'abbé Lacordaire l'arrière-pensée d'attirer à la Compagnie un jeune prêtre aussi distingué et de si grande réputation. Pareil soupçon serait assez naturel, même chez des gens qui auraient appris à connaître les Jésuites ailleurs que dans les pamphlets et les romans. Qu'ils aient jamais rêvé cette conquête, c'est peu problable.
un (confesseur) tel que vous le désiriez. Il n'y a rien de si rare qu'un homme qui possède vraiment l'esprit de Jésus-Christ et qui sache vous y faire participer dans la mesure de vos forces et de votre vocation. Les religieux, sous ce rapport comme sous beaucoup d'autres, étaient bien nécessaires, les prêtres séculiers étant trop détournés souvent de la vie intérieure et divine par leurs occupations extérieures et aussi par l'influence du siècle qui pénètre l'àme facilement, sans qu'on s'en doute, lorsqu'on vit avec lui. »
Étant donnés les antécédents aussi bien que la personnalité de Lacordaire, le réA'^e eût été plutôt extravagant. Lors de son premier séjour à Rome, il écrivait à Mme Swetchine : « Beaucoup de gens croient que j'ai fait un acte très habile en me liant ici avec les Pères Jésuites. Eh bien ! il y a peu de temps peut-être cet acte m'eût été absolument impossible, vu l'état de mon intelligence. » (25 Juillet 1836.) Ce qui est bien certain, c'est que si l'idée fût jamais venue à Lacordaire, à plus forte raison si elle lui eût été suggérée, d'entrer dans la Compagnie de Jésus, on en trouverait la trace dans la correspondance et les autres documents où son histoire intime est racontée avec une abondance qui ne laisse rien à désirer. Or, cette trace on la chercherait vainement. Mais on ne s'avancerait pas trop en disant que les Jésuites eurent quelque part dans sa vocation dominicaine, qu'ils la connurent et l'encouragèrent. Voici ce que Lacordaire écrivait de Rome à Mme Swetchine, le 4 Mai 1S37 :
« Je suis au moment d'entrer en retraite, ce soir, à quatre heures, à Saint-Eusèbe, petite maison avec une église, près de Sainte-Marie Majeure. Elle appartient aux Jésuites qui l'ont consacrée à ces pieux exercices. J'y resterai jusqu'à la veille de la Pentecôte. Depuis bientôt dix ans que je suis revêtu du sacerdoce, je n'ai encore fait que deux retraites, l'une en 1S2S, l'autre en 1834, et sans en retirer grand fruit. Aujourd'hui mon âme est dans un tout autre état qu'à ces deux époques et mieux en mesure de profiter de la solitude. Je n'ai jamais vécu dans une paix intérieure plus profonde, dans un plus sensible désintéressement de moi-même... »
A ce moment Lacordaire était préoccupé de son avenir. Incapable de marcher par les sentiers battus, il cherchait sa voie. Il se sentait appelé à faire quelque chose de grand pour le service de Dieu et de l'Eglise; la pensée de la vie religieuse le hantait. L'abbé Guéranger, qui se trouvait alors à Rome et vivait familièrement avec Lacordaire, constatait le travail de la grâce dans son âme : « Je le