CHAPITRE vni
vois intimement et le connais de mieux en mieux. Il me semble l'avoir ignoré jusqu'ici. Je suis persuadé qu'il a une mission à remplir et qu'il s'y prépare sans s'en douter... Il est devenu très doux, très simple, très humble. En un mot, Rome l'a transformé à ce point que j'ai pour lui de la vénération plus encore que de l'amitié <. » Dans une sorte de testament dicté sur son lit de mort, Lacordaire a dit lui-même quelles perspectives se présentaient alors à lui et entre quelles aspirations son âme était partagée .
C'est dans de telles circonstances qu'une retraite est tout indiquée. On voit par son propre témoignage qu'il n'en était guère coutumier. Il est plus que probable que ce fut le Père de Villefort qui lui persuada de s'enfermer à Saint-Eusèbe, entre l'Ascension et la Pentecôte. Et dans cette retraite de huit jours pleins, faite selon la méthode des Exercices spirituels, sous la direction d'un Jésuite, avec la disposition d'esprit où se trouvait le jeune prêtre, nous tenons pour indubitable qu'il examina l'emploi qu'il devait faire de sa vie, qu'il procéda à une élection et que cette élection fut soumise au confesseur-directeur. Cette élection ou, si l'on veut, ce dessein plus ou moins arrêté orientait la volonté de Lacordaire vers l'œuvre à laquelle
1. A Mme Swetcbine. Avril 1887. Cf. Dom Guéranger, etc. Tome I. P. 190.
a. Notice sur le rétablissement des Frères Frêckeurs. Publiée par Montalemberl sous le titre de Testament du Père Lacordaire . 8' Paris, Douniol, 1870. Au chapitre V, Lacordaire dit quelles étaient ses préoccupations à l'époque dont nous parlons (i836-i837) : « Mon long séjour à Rome me permettait beaucoup de réflexions; je m'étudiais moimême et j'étudiais aussi les besoins généraux de l'Église... Je me persuadais donc en me promenant dans Rome et en priant dans ses basiliques que le plus grand service à rendre à la chrétienté au temps où nous vivons était de faire quelque chose pour la résurrection des Ordres religieux... Après la question générale venait la question secondaire qui était de savoir à quel Ordre je me donnerais... » !l n'avait à choisir qu'entre celui de saint Dominique et celui de saint Ignace. Or, l'idée de se faire Jésuite ne semble pas même avoir effleuré son esprit. (PP. 88 et suiv.)
il devait un peu plus tard se donner tout entier et sans retour. Il en fit part non seulement au Père de Yillefort, mais aussi à d'autres personnes, et selon toute vraisemblance à celles dont il prenait volontiers les conseils, comme le Père Roothaan et le Père Rozaven. Au sortir de la retraite de Saint-Eusèbe Lacordaire pensait à se faire dominicain, et cette intention était connue, sinon du public, du moins des hommes qui avaient sa confiance. Ces deux points paraissent nettement établis par une lettre qu'il écrivait Tannée suivante, lorsqu'il revint à Rome pour se déclarer et mettre la main à l'exécution : « J'ai eu bien du bonheur de m'être ouvert, en mai 1837^ de mon projet; cela a donné à tout ceci un grand air de maturité.' »
Nous n'oserions donc affirmer, avec un historien du Père Lacordaire, que c'est à Saint-Eusèbe que fut résolu le rétablissement en France des Frères Prêcheurs 2. On voit assez par sa correspondance que pendant quelques mois encore il hésite, ou du moins il ajourne. « En rentrant en France sur la fin de 1837, dira-t-il dans le Testament, je n'étais point décidé. » En effet, il esquisse alors dans ses lettres des plans de vie et des itinéraires de conférences. Mais s'il ne réalisait pas son « projet », il y renonçait moins encore. Il n'en faisait plus mystère; il en parlait et le discutait. Après la station de Metz, dit-il, « je revins à Paris. Là je m'ouvris plus ou moins à ceux qui m'aimaient. Nulle part je ne rencontrai d'adhésion. Selon les uns..,, selon les autres..., etc...^ » Mais l'appel intérieur le poursuit et le presse ; il se réfugie à Solesmes, et cette fois cédant, on peut le croire, aux exhortations
i. A Mme Swetcbine, 27 août i838.
2. « C'est en ces jours d'un recueillement solennel que Lacordaire se sentit distinctement appelé à la vie' monastique et qu'il conçut le dessein formel de faire revivre en France l'Ordre de saint Dominique, comme l'abbé Guéranper voulait y restaurer celui de saint Benoit. » (Foisset, Vie du Père Lacordaire, T. I. Gb. X. p. l\l\i.)