CHAPITRE VIII
Jésuites, soit chez les Dominicains, je demeurai indécis et attendis le Père deVillefort pour les lui communiquer. Celui-ci, après les avoir lues, me dit sans hésiter : — Offrez-vous au Père Lacordaire, et demain, en célébrant la sainte messe, remerciez Dieu de la grâce qu'il vous fait en fixant votre vocation.
« Malgré une décision si nette et si désintéressée, je ne pouvais encore me résoudre à la suivre ; je voulais profiter de mon séjour à Rome pour la soumettre au Souverain Pontife et recevoir de la bouche du vicaire de Jésus-Christ une réponse qui me fixât pour toujours. J'obtins donc une audience de Grégoire XVI qui, après avoir entendu l'exposé de mes hésitations, se contenta de répondre, avec cette admirable prudence qui caractérise le Saint-Siège : « Les deux Ordres ont été fondés par de grands saints ; tous les deuxont donné à l'Église de grands saints, et dans les deux on peut devenir un grand saint. » Je m'inclinai devant cette réponse ; mais je n'étais pas plus avancé. Je voulus alors avoir le jugement du Père Général de la Compagnie de Jésus, et l'excellent Père de Villefort consentit encore à se prêter à mon désir. Il eut la bonté de soumettre toute la question au T. R. Père Roothaan et de me présenter ensuite à lui. Celui-ci me dit en m'accueillant avec bonté: «Ne songez plus à la Compagnie et soyez Dominicain. » — Dès lors il n'y avait plus d'hésitation possible. J'écrivis donc au Père Lacordaire pour me mettre à sa disposition, et peu après j'allai moimême le trouvera la Quercia.
« On me pardonnera, ajoute le P. Jandel comme conclusion de cette histoire intime, d'être entré dans ces détails; mais je tenais à rendre un hommage de justice et de reconnaissance à la Compagnie de Jésus que j'ai tant de fois entendu accuser d'accaparement et à laquelle nous avons du, dans les premiers jours de notre oeuvre naissante, une bonne partie de nos premiers compagnons. Ainsi le Père Besson avait pour directeur le Père Rozaven; le Père Aussant avait été envoyé au Père Lacordaire
par un Père Jésuite de Paris qui était son directeur, et le Père Danzas le fut à Rome par le Père de A'illefort<. »
Si la Compagnie de Jésus prêta fraternellement son concours à l'œuvre du Père Lacordaire, elle fut heureuse de prendre une part vraiment « effective » ^ à celle de Dom Guéranger. Elle s'estime toujours liée envers l'Ordre bénédictin par une dette de reconnaissance plus ancienne qu'elle-même. C'est en effet à Montserrat, près des fils de saint Benoît qu'Ignace de Loyola s'était retiré au lendemain de sa conversion, et c'est là qu'il reçut « les prémices de l'esprit ». Moins encore les Jésuites modernes pouvaient-ils oublier que le Pape qui les avait rétablis appartenait à l'Ordre bénédictin. Il y a lieu de croire que le souvenir de Pie YII ne fut pas sans influence sur leur attitude dans l'affaire qui, en 1837, attirait à Rome le prieur de Solesmes. Ses relations avec les Jésuites français dataient déjà de quelques années. Tout jeune prêtre, l'abbé Guéranger avait accompagné, en 1829, le vieil évêque du Mans, Mgr de la Myre, dans sa retraite au séminaire des Missions étrangères de la rue du Bac. « Mon évêque, raconte-t-il, s'adressait pour la confession à un Père Jésuite que l'on faisait avertir et qui venait au séminaire. C'était le Père Varin, l'une des colonnes de la Société des Pères de la Foi. Je lui donnai ma confiance ; il s'attacha à moi et me fit beaucoup de bien. C'était la première fois que je m'adressais à un religieux. Je trouvai dans ce saint vieillard un sens pratique, un amour de Dieu, une suavité de conduite que je n'avais jamais rencontrés nulle part. En un mot, sans en avoir une idée distincte, je commençai à savoir ce que c'était qu'un religieux^ ». En même
1. Ce récit a été publié par la Revue dominicaine La couronne de Marie, sous ce titre : Histoire d'une vocation: Extrait d'un mémoire inédit du R.P. Jandel. Année 1873. P. i/ij et suivantes.
2. Le mot est de Dom Guéranger lui-même. Voir aux Pièces justificatives N° XIII.
3. Dom Guéranger^ abbé de Solesmes, par un moine bénédictin de la Congrégation de France. T. I, p. 34.