CHAPITRE VIII
temps il trouvait à la bibliothèque des Pères de la rue de Sèvres le moyen de poursuivre l'étude des antiquités chrétiennes et de la tradition ecclésiastique, étude qui devait être la passion de toute sa vie.
L'abbé Guéranger n'avait pas trente ans quand il entreprit avec quelques compagnons de restaurer la vie bénédictine dans l'antique monastère de Solesmes. (1833.) Après quatre ans d'essai, il venait à Rome solliciter l'approbation du Saint-Siège pour les règles et constitutions, l'érection du prieuré en abbaye et par suite le rétablissement de la Congrégation bénédictine de France. Pareil dessein devait rencontrer à la Curie Pontificale de sérieux obstacles. Sans parler de la crainte d'irriter le Gouvernement français par la reconnaissance officielle d'un Ordre religieux, on avait à Rome contre les anciens Bénédictins de France des griefs trop fondés, qui se tournaient en présomptions fâcheuses contre ceux qui prétendaient recueillir leur héritage. « Je vous le donne en cent et en mille, écrivait l'abbé Guéranger à ses confrères; on a peur que nous n'ayons intention de relever le gallicanisme et le jansénisme en France, et je suis obligé de donner des preuves que je ne suis pas gallican et janséniste. . . Heureusement notre livre vient à propos pour témoigner de notre orthodoxie *. »
Avant d'écrire les « Origines de l'Eglise romaine », l'abbé Guéranger avait poussé plus que personne au mouvement ultramontain de Lamennais; ses articles du Mémorial ne pouvaient laisser de doute sur l'orientation de sa pensée et ils témoignaient assez, ce semble, qu'il était aux antipodes du gallicanisme. Mais d'autre part ses relations avec Lamennais et son école avaient donné lieu de croire
I. Lettre du n avril 1887. Il s'agit du livre des Origines de V Eglise romaine, par les membres de la Communauté de Solesmes. « Dom Guéranger, dit son historien, avait voulu reporter sur Solesmes tout entier l'honneur d'un livre qui réellement ne venait que de lui seul. » {Dom Guéranger, par un moine bénédictin. T. I, p. 180.)
qu'il partageait les erreurs philosophiques du Maître. En 1835, l'affaire de Solesmes avait été une première fois présentée à la Congrégation des Évéques et Réguliers, et elle avait été écartée parce qu'on soupçonnait la communauté d'être un foyer de mennaisianisme. Cet échec était dû en grande partie au consulteur chargé du Rapport, lequel n'était autre que le Père Rozaven. Avec sa franchise bretonne il en fit lui-même l'aveu au principal intéressé. Sur quoi l'historien de Dom Guéranger fait cette réflexion que « c'était vraiment jouer de malheur que passer alternativement pour mennaisien auprès du Père Rozaven et pour gallican auprès des Romains ».
En 1837 le prieur de Solesmes n'avait plus à craindre de se voir éconduit pour raison préjudicielle; mais l'instruction de la cause en elle-même demandait bien du temps et du travail, et le succès restait incertain. Arrivé à Rome le 25 mars, Guéranger écrivait à Solesmes le 11 avril : « Le procès sera long. Heureux serons-nous si le jugement est rendu avant la Saint-Pierre... J'ai vu le Père Rozaven. Il m'a parlé avec franchise et m'a montré notre approbation comme devant souffrir de très graves difficultés. » 11 ajoutait d'ailleurs que, comme d'ordinaire, le consulteur choisi pour rapporter l'affaire serait pour beaucoup dans la décision finale.
Or, il se trouva que cette fois encore le choix des cardinaux membres de la Congrégation se porta sur le Père Rozaven. Si l'abbé Guéranger en conçut quelque appréhension, il ne tarda pas à être rassuré. Lorsqu'il fut reçu pour la première fois par le Pape, l'abbé de Solesmes, dit son historien, « reconnut bientôt, à l'affabilité paternelle de Grégoire XVI, que le Père Rozaven avait été aimable ». Le consulteur l'avait en effet précédé à l'audience, et pendant trois quarts d'heure avait entretenu Sa Sainteté de la question de Solesmes. Trois semaines plus tard Lacordaire écrivait à Mme Swelchine, qui s'intéressait fort à Guéranger : « Ses affaires vont à souhait. Les Jésuites, qu'on devait se flatter tout au plus de n'avoir pas pour