CHAPITRE vrii
adversaires, se sont montrés très chauds amis. J'en suis charmé pour les Bénédictins et aussi pour eux. . . ^ »
A l'instigation du consulteur, l'abbé Guéranger demanda et obtint tout d'abord qu'un comité formé de quelques membres de la Congrégation des Evêques et Réguliers eût à se prononcer sur TafFaire, au lieu et place de la Congrégation elle-même, ce qui devait notablement simplifier et abréger la procédure. D'ailleurs le Père Ilo/aven se mita l'œuvre sans trop se soucier des habitudes de sage lenteur des commissions romaines. Son votum concluait en faveur des Constitutions présentées par l'abbé Guéranger. Il savait que deux articles spécialement provoquaient de l'opposition, l'érection de Solesmes en abbaye et la perpétuité des Supérieurs; ce dernier point surtout avait contre lui une opinion très forte et presque unanime. Le Père Rozaven s'attacha à les défendre, en s'appuyant sur la tradition de la règle bénédictine. Cette position prise par le Jésuite consulteur n'est peut-être pas sans quelque mérite; car il faut une certaine largeur d'esprit pour approuver chez les autres des idées différentes de celles que l'on voit appliquer chez soi et que, par suite, on est porté à juger les meilleures. Mais le meilleur pour un Ordre religieux sera toujours de se tenir dans les termes de son institution. Ainsi pensait le Père Rozaven et il eut la satisfaction de voir son avis prévaloir dans la mesure compatible avec les circonstances. Le 8 juillet l'abbé Guéranger écrivait à Solesmes, annonçant pour le lendemain la décision de la commission cardinalice : « Grâce à la Madone, disait-il,... grâce au Père Roothaan et au Père
I. La lettre poursuit : « Cette conduite des Jésuites est d'ailleurs très habile. Après tout, ils ne peuvent se flatter d'avoir en France le monopole des œuvres religieuses ou monastiques, et il vaut mieux pour eux se faire des amis de ceux qui doivent un jour participer à l'influence que donnent la vertu et le dévouement. » Cette lettre est datée du jour où Lacordaire entrait en retraite à Saint Eusèhe. (4 Mai 183-;.) Ne semble-t-il pas que, dans cette réflexion sur la conduite des Jésuites à l'égard des Ordres religieux difl"érents du leur, il pensait à d'autres encore qu'aux Bénédictins?
Rozaven, tout porte à espérer qu'elle sera conforme à nos désirs... a Quelques jours après, la décision soumise au Saint-Père recevait l'approbation pontificale (14 Juillet 1837), et le 8 août suivant, Lacordaire rendait compte de l'événement à sa respectable confidente : « Je ne vous dis pas, puisque vous le savez déjà, que M. Guéranger est abbé perpétuel de Solesmes, ayant anneau, crosse et mitre, et chef de la Congrégation des Bénédictins de France, affiliée au Mont-Gassin. G'est un résultat merveilleux et qui doit vous porter à aimer de plus en plus l'Eglise romaine si divinement habile à démêler ses vrais enfants. »
Quelques semaines plus tard l'abbé Guéranger rentrait en France, suivi de près par l'abbé Lacordaire. Le Père Pioothaan, parlant de leur retour dans une lettre au Provincial de Lyon, ajoutait : « Je désire que la Compagnie en France conserve la bonne harmonie qui existait à Rome entre eux et la maison professe. La Congrégation de Solesmes ayant été reconnue par le Souverain Pontife comme fille de l'Ordre de saint Benoît, et M. Guéranger en ayant été nommé abbé à Rome, les préjugés qu'on avait pu concevoir contre cet établissement à sa naissance doivent entièrement cesser; et s'il se présente quelque occasion de rendre service aux Bénédictins de Solesmes ou à M. Lacordaire, je désire qu'on ne la laisse pas échapper. Recommandez aux Nôtres de parler avantageusement de Solesmes dans les rencontres et de faire connaître tout le bien qu'ils en sauront. » (13 Octobre 1837.)
Dés lors s'établirent entreles Bénédictins et les Jésuites de France des rapports de religieuse fraternité, que devaient resserrer encore de communes épreuves dont nous aurons bientôt à parler, aussi bien qu'une parfaite conformité de vues dans les questions qui intéressent l'Église et sa doctrine. Dom Guéranger garda plus que de la reconnaissance au Général de la Compagnie de Jésus; c'était une sorte de culte, fait de confiance et de vénération. Rappelé à Rome en 1843 pour défendre son œuvre en péril.