CHAPITRE vjji
c'est au Père Roothaan qu'il confiait le secret de ses tribulations, auprès de lui encore qu'il cherchait lumière et assistance ^ Plus tard, dans sa correspondance, il revenait avec émotion sur « tant de précieuses et douces heures passées à s'entretenir ensemble des grands intérêts de l'état religieux ». Il reportait sur la Compagnie tout entière une part de cette estime et de cette affectueuse confiance, jusqu'à demander un Jésuite pour donner à sa communauté les exercices de la retraite. « Nos liens en ont été resserrés, écrivait-il au Père Roothaan ; le Père Studer, recteur de Laval, est venu à notre appel; ce bon Père a senti qu'il était à Solesmes au milieu de ses frères. » (29 Janvier 1847.)
Les Bénédictins de Solesmes ont tenu à laisser un témoignage authentique de leur gratitude envers la famille de saint Ignace. Quelques mois après l'acte pontifical qui leur donnait l'existence canonique, ils envoyèrent au Gesù un diplôme précieusement conservé aux Archives romaines. C'est un parchemin de format solennel, scellé du sceau abbatial et daté, en style liturgique, du 3 des Ides de Décembre MDCCCXXXVII. Voici le passage essentiel de ce document que nous n'oserions citer, s'il ne faisait encore plus d'honneur à ceux qui l'ont rédigé qu'à ceux qui l'ont reçu :
« Parmi ceux qui contribuèrent à la restauration de la Congrégation bénédictine de France nous eûmes comme patrons très dévoués, et nous dirions presque comme Pères, le Révérendissime en Jésus-Christ Père Jean Roothaan, Préposé général de la Compagnie de Jésus, ainsi que le vénéré Père Jean-Louis Rozaven, l'un de ses Assistants, lequel remplit dans notre cause la fonction de
I. L'abbé de Solesmes reconnaît que les bons offices du Général des Jésuites ne lui furent pas inutiles en ce moment de crise. Il lui écrivait quelques années plus tard : « Depuis que j'ai quitté Rome (i8^3) où, grâce à votre intervention, j'avais obtenu l'objet de mes réclamations, nous avons souvent éprouvé le besoin d'un appui à Rome .. » (29 Janvier 1847.)
consulteur; en sorte que l'on peut dire en toute vérité que l'illustre Compagnie de Jésus rétablie, aux applaudissements unanimes de l'Eglise, par un Souverain Pontife Profès de l'Ordre de saint Benoît, a tendu une main très puissante et très charitable à ce même Ordre renaissant en France. C'est pourquoi, afin de perpétuer le souvenir d'un si grand bienfait, Nous offrons et nous accordons au chef et aux membres de ladite Compagnie de Jésus communication de tous les biens spirituels et mérites acquis par nos prières et nos bonnes œuvres. »
On déclare, en outre, que lorsqu'il plaira à Dieu de rappeler à lui les PP. Roothaan et Rozaven, on fera pour eux les mêmes suffrages que pour les religieux de l'Ordre. La lettre de DomGuéranger qui accompagnait le diplôme porte la date du 2 juillet 1839. Le Pore Roothaan répondit le 28 août suivant. Il rappelle les liens qui unissent les deux familles religieuses, depuis le jour où le fondateur de la Compagnie de Jésus faisait ses premiers pas dans la voie de la sainteté sous la direction d'un moine de Montserrat ; il cite le Décret de la huitième Congrégation générale : « Que tous sachent combien la Compagnie est redevable au Très Saint Ordre bénédictin et s'efforcent de lui marquer leur reconnaissance en lui rendant tous les devoirs de la charité et du respect. » Mais, poursuit le Père Roothaan, « combien plus grande est notre dette, maintenant qu'un religieux de cet Ordre a donné une nouvelle vie à notre Société éteinte et l'a rétablie par toute la terre!» A cette lettre était jointe un diplôme par lequel, en retour de la libéralité des moines de Solesmes, le Père Général leur accordait semblable participation aux biens spirituels de la Compagnie de Jésus'.
IV , Nous avons dit que l'année jubilaire 1840 marque
1. Voir le texte du diplôme aux Pièces justificatives N" XIV.
CHAPITllE VIII 447
pour la Compagnie de Jésus en France comme le centre d'une période de paix relative et de réelle prospérité. Serait-ce l'approche de cette date fortunée qui aurait suggéré à des hommes de lettres l'idée d'écrire l'Histoire de l'Ordre de saint Ignace, qui n'existait pas en français? Il y avait là encore un signe des temps. Il fallait qu'il y eût quelque chose de changé dans notre pays pour qu'on songeât à donner au public une Histoire des Jésuites qui ne fût pas un pamphlet. Le rédacteur des Lettres annuelles de 1839 mentionne le phénomène : « Cette année a vu une chose inouïe : une Histoire, ou plutôt deux Histoires de la Compagnie faites dans un esprit de justice et de bienveillance, sur le point de paraître ou du moins promises et annoncées. » Nous trouvons, l'année suivante, dans la correspondance du Père Solente, recteur et maître des novices de Saint-Acheul, quelques précisions sur l'un des deux auteurs ; « Nous avons près de nous, à Amiens, un ancien membre de la Compagnie, M. Mazas, celui qui a annoncé, il y a deux ans, une Histoire de la Compagnie. 11 travaille en ce moment à compléter par l'Histoire du Moyen Age, le Cours du Père Loriquet^ Ce travail sera terminé dans trois ou quatre mois, et aussitôt après M. Mazas reprendra l'Histoire de la Compagnie... »
Emmanuel Mazas de Sarrion était entré au noviciat en 1823 ; il avait commencé sa Théologie à Saint-Acheul en 1830; la force lui manqua pour résister aux secousses de cette année orageuse. Il rentra alors dans le monde, mais le regret de son inconstance ne tarda pas à s'emparer de lui ; il se rapprocha de ceux qu'il avait quittés; il fut un de ceux que le Père Loriquet employait à la rédaction de ses manuels ou à la réédition d'ouvrages utiles. C'est sans doute pour réparer son erreur passée et
I . Dans le Cours d'Histoire du P. Loriquet, c'est l'Histoire du Bas- Empire, noïi celle du Moyen Age, qui est signée de Mazas de Sarrion, avec la date de i84o.
pour témoigner son attachement à la famille de saint Ignace qu'il entreprit d'en écrire l'Histoire. Mais sans doute dès les premiers pas la tâche lui parut au-dessus de ses forces ; nous ne voyons pas qu'il ait donné suite à son projet.
L'autre historien en espérance s'appelait Jean-Baptiste Leclère d'Aubigny. Il fut l'ami intime de Louis Yeuillot qui eut la primeur de l'ouvrage. « Je pense toujours, lui écrivait l'auteur, vous lire mon travail avant l'impression. Cette lecture confidentielle sera pour moi, mon très cher, la plus douce jouissance que j'ose espérer de mes dures fatigues. » A son tour, Veuillot dans une lettre à son frère, parle ainsi de l'homme et de l'œuvre : « Le premier volume, prêt à paraître et que j'ai lu, démolit à coups de pied Thierry, Michelet, Chateaubriand, etc. Ce qui m'en plaît, c'est que j'avais parfaitement deviné tous les mensonges de l'Histoire, et que ce fruit de dix années de piochage aux sources primitives démontre clairement, au point de vue historique, l'exactitude des conséquences que j'avais tirées. Ce brave garçon se nomme Leclère ; il sera le plus précieux et le plus actif des rédacteurs du journal que nous finirons par fonder. Nous nous sommes joints comme deux frères. Mêmes sentiments, mêmes désirs, mêmes convictions. Je suis, jusqu'à présent, meilleur écrivain, mais il est terriblement meilleur raisonneur et très terriblement plus savant'. »
I. Louis Feja7/o/, par Eugène Veuillot, I 4* édition. T.I, p. 208, Il y a erreur dans l'orthographe du nom de Leclerc, c'est Leclère qu'il faut écrire. Né en 181 2, à Aulngny-sur-Nère (Clier), mort en i85o, à l'âge de 38 ans, Leclère, au témoignage de Louis Veuillot, promettait un actif et vaillant ouvrier à la presse catholique. Il écrivit beaucoup, dans les genres les plus divers, mais sans suite et avec peu de succès. Il finit par se persuader que Dieu lui demandait de se « quitter lui-même » pour n'être plus qu'un « homme d'oraison». 11 laissa sa plume et ses livres et se donna tout entier à la dévotion et à la charité. Georges de Cadoudal a publié, onze ans après sa mort, un recueil de pièces inédites de Leclère, sous le titre : liibodeau le Dru Uibleur^ Scènes historiques suii'ies de Chroniques et de Légendes, en y ajoutant une Notice sur l'auteur. (Paris, Senlit, 1861.) Converti comme Veuillot, et avant lui, il aurait voulu