CHAPITRE VIII
Mais la blessure restait, et l'historien, en réclamant pour la vérité le droit de démasquer toutes les « hypocrisies », ne faisait que l'élargir et la rendre plus douloureuse. Il eut d'ailleurs la loyauté de revendiquer pour lui seul la responsa])ilité de son œuvre tout entière.
En effet, si Crétineau-Joly demanda l'aide des Jésuites pour composer leur Histoire, cela ne veut pas dire qu'il fût leur porte-voix ou qu'il écrivît sous leur dictée. 11 ne fait même pas difficulté d'avouer qu'il y eut parfois entre eux et lui des dissentiments ; en tout cas, il se délend énergiquement d'être lié envers les Jésuites d'une façon quelconque : « Certains hommes, dira-t-il, dans une de ses publications postérieures, voudraient peut-être établir une espèce de solidarité de pensées et de vues entre l'auteur de V Histoire delà Compagnie de ye.yw.s et les membres de cet Institut. Une fois pour toutes je déclare que cette solidarité n'exista jamais, même pour l'Histoire de la Compagnie. Il en eût trop coûté à mon indépendance et à ma franchise <. »
Tout au début de son ouvrage, il s'était expliqué sur ce point avec une sorte de fierté ombrageuse : « Les Jésuites ne m'ont point compté parmi leurs élèves; ils ne me virent jamais au nombre de leurs néophytes. Je n'ai
se plaignant de M. Grétineau-Joly qui déclare avoir écrit « avec les documents des Jésuites et leur approbation, sur tout ce qu'il a dit des hommes et des clioses ». Il demande un désaveu par écrit. — 8 décembre 1846 : Le P. de Villefort repousse au nom de la Compagnie « la responsabilité des affirmations de l'historien et des conversations de M. Crétineau-Joly ».
(( Le P. Général, dit-il, aurait vivement désiré que, dans le récit de la négociation de l'année dernière, cet auteur se fut abstenu de citer votre nom et celui de quelques autres ecclésiastiques français. » — Ces ecclésiastiques étaient, avec l'abbé de Falloux, MM. Isoard, de Bonnechose et Lacroix. (Cf. Histoire de la Compagnie de Jésus. T. VI. P.boj.) An reste, on peut voir dans la Vie de Mgr de Bonnechose, par Mgr Besson, 1887, tome I, p. 25^, l'objet du grief, je veux dire, l'intervention de ces ecclésiastiques dans la négociation Rossi et les raisons qui l'expliquent.-
I. Défense de « Clément XIV » et Réponse à l'abbé Gioberii. Avis au lecteur. 1847.
été ni leur ami, ni leur admirateur, ni leur adversaire. Je ne leur dois point de reconnaissance ; je n'éprouve pour leur Ordre aucune prévention ;je ne suis ni à eux, ni avec eux, ni pour eux, ni contre eux... » Au surplus, les Jésuites s'étaient montrés dès l'abord aussi respectueux que lui-même de ses scrupules de délicatesse. Nous voyons par la correspondance du Père Boulanger, Provincial de Paris, qu'il écarta constamment l'idée de fournir à l'historiographe une rémunération, n'importe sous quelle forme, car ce serait, disait-il, «gêner sa liberté ». C'est seulement en 1846, après l'achèvement de l'ouvrage et quand il était déjà publié que, pour des motifs aisés à comprendre, la Province de Paris en acquit la propriété '.
Grétineau-Joly a prétendu faire œuvre de justice impartiale, également éloignée du panégyrique et de la détraction. Il ne se flatte pas de mettre un terme aux disputes des hommes sur l'Ordre de Loyola ; mais du moins, pense-t-il, « pour les esprits qui réfléchissent, pour ceux qui n'ont pas soif de mensonge et besoin des ténèbres, il se trouvera un livre où la conscience de l'Histoire se substitue aux apothéoses et aux calomnies, un livre où la Compagnie de Jésus est jugée sur pièces officielles, sur documents inédits et où enfin les sévérités de l'Histoire prennent la place de toutes les fables et de toutes les erreurs, de toutes les adulations ainsi que de toutes les satires »^.
C'est là sans doute un programme idéal, et c'est le propre de tout idéal qu'en y tendant toujours on ne l'atteint jamais. Tout ce qu'on peut demander à l'historien, aussi bien qu'à l'artiste, c'est de ne le jamais perdre de vue. Visiblement Crétineau-Joly fait efîortpour rester objectif;
1 . Sur cet arrangement, aussi bien que' sur la manière dont Crétineau- Joly fut amené à entreprendre l'Histoire des Jésuites, on trouve dans sa biographie des détails pittoresques, mais dont l'exactitude est au moins douteuse. Cf. Jacques Crétineau-Joly. Sa Vie politique, religieuse et littéraire..., par l'abbé M. Maynard, 8** Paris, Pion, iS'jS.