‹ La Compagnie de Jésus en FranceChapitre 240 sur 382 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

il racontera des faits qui ne sont pas précisément à l'honneur des Jésuites ; il donnera assez clairement à entendre que, ici ou là, il y eut des erreurs et des fautes ; néanmoins, il faut l'avouer, le ton du récit fait trop souvent penser à l'avocat qui plaide ou réfute un adversaire, et il est incontestable que l'ensemble laisse au lecteur l'impression d'une apologie.

A cela on répond, assez justement, ce nous semble, que l'Histoire des Jésuites ne se présente pas dans les conditions ordinaires d'une Histoire profane, ni même de celle des autres Ordres religieux. On a accumulé contre eux tant de mensonges, tant de calomnies, il en est résulté dans l'opinion publique, en ce qui les concerne, une telle ignorance et de tels préjugés que la simple et véridique Histoire prendra toujours d'elle-même l'air d'une apologie. S'ils apparaissent avec une physionomie d'honnêtes gens et de bons religieux, c'est que l'Histoire vraie fait tomber le masque grimaçant et odieux dont on l'avait couverte. Souvent aussi il arrive que l'historien se heurte à telle tradition invétérée, qui l'oblige à instituer une discussion, ce qui est plus loyal sans doute que d'esquiver la difficulté par une affirmation ou une réticence. D'ailleurs, en pareil cas, Crétineau a toujours sous la main quelques documents irrécusables, pièces d'archives ou témoignages d'adversaires. « Ce qu'il y a peut-être de plus remarquable dans cette œuvre immense, écrivait le baron d'Haussez, c'est que partout, c'est que toujours l'auteur s'appuie de l'autorité des écrivains protestants, jansénistes ou philosophes. Si les Jésuites ont un ennemi redoutable, un Pasquier, un de Thou, en France ou ailleurs, c'est à cet ennemi que M. Crétineau va demander ses preuves. ' »

Celte information abondante et puisée aux bonnes sources donne de prime abord à l'Histoire de la Compagnie de Jésus l'apparence d'un travail consciencieux et

I . La France, 3o septembre i8^4- Le baron d'Haussez avait été ministre de la Marine dans le cabinet Polignac.

solide; mais on voit trop qu'elle n'a pas été suffisamment digérée et assimilée par l'auteur; les matériaux fournis par des mains étrangères sont de bonne qualité, mais ces matériaux, il les entasse plutôt qu'il ne construit. Le récit de Grétineau-Joly est d'un homme pressé, qui ébauche, mais n'achève pas; il effleure en courant une multitude de sujets disparates ; avec sa phrase saccadée, haletante et trépidante, il prend une allure d'article de journal plutôt que celle de la grave Histoire. Le présent lui-même trop souvent employé donne à la narration je ne sais quel air de canevas. Bref, le brillant écrivain eut le tort de s'abandonner au courant de sa verve facile et de négliger l'aide d'un collaborateur qui se venge toujours de ceux qui prétendent se passer de lui; c'est le temps que je veux dire.

Au demeurant il faut reconnaître que le genre a aussi ses avantages. Cela est vivant, cela marche, court et vous entraîne; enfin, et ce point est décisif, cela se fait lire. De fait, VHistoire de la Compagnie de Jésus de Grétineau- Joly a été lue; elle fut même ce qu'on appelle un succès de librairie, dans la mesure que comportait un ouvrage en six volumes. Elle eut dés l'abord une double édition, l'une in-8, l'autre in-12, et cinq ans plus tard (1851), une autre édition également double. A quoi il faut ajouter plusieurs contrefaçons françaises, trois traductions italiennes, deux espagnoles, une portugaise, deux allemandes et une anglaise. La Compagnie de Jésus y a gagné d'être mieux connue, et de ce chef, elle doit de la gratitude à l'œuvre et à l'ouvrier; car enfin l'Ordre d'Ignace de Loyola peut dire, sans trop de jactance, qu'il lui est bon d'être mieux connu. Pour bien des gens qui ne l'avaient entrevu qu'à travers les légendes ou les romans, cette Histoire fut une révélation et il -n'est pas douteux que plus d'un Jésuite y ait trouvé le germe de sa vocation.

Et cependant, ne craignons pas de le dire, quand un écrivain homme du monde touche aux choses de la vie religieuse, il est bien rare que, môme avec les meilleures

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