CHAPITRE VIII
intentions, il donne la note juste ; le discours sonne toujours un peu faux, tout au moins aux oreilles de ceux de la maison. L'œuvre de Cretineau-Joly n'a pas échappé à cet écueil. Voici comment elle est appréciée, au lendemain de son apparition, dans un document de famille : « 11 est certain que cette Histoire ne répond pas à l'attente des hommes pieux, qu'elle n'est pas de nature à procurer à la Compagnie la véritable estime à laquelle elle a droit. Beaucoup de choses y sont laissées dans l'ombre qui devraient être mises en lumière ; et par contre, d'autres apparaissent au premier plan, qui font de l'effet et du bruit, plutôt que celles qui s'inspirent du véritable esprit de l'Institut... D'ailleurs l'auteur en convient, mais il déclare que, au temps où nous sommes, on ne saurait faire autrement ' . »
L'Histoire de la Compagnie de Jésus, achevée en 1846, eut un Appendice qui parut l'année suivante, et que nous ne pouvons nous dispenser de mentionner. Crétineau- Joly avait consacré une bonne partie du cinquième volume à raconter les diverses phases de la suppression des Jésuites; mais il n'avait pas donné à la dernière toute l'ampleur qu'il désirait. Ce fut l'objet d'une nouvelle publication : Clément XIV et les Jésuites. Voici en quels termes il la présentait dans son Avant-Propos :
« Tout avait été dit sur la Société religieuse fondée par saint Ignace de Loyola. Il ne restait plus qu'à faire connaître de quelle manière un Pape avait été amené à licencier les prêtres que d'Alembert et Frédéric II appelaient les grenadiers, les gardes du corps du Saint-Siège. Nous croyons qu'à présent ce point si difficile et si controversé
I . Certum est non talent esse qiiam piissimus quisque exoptat au qualem etiam requirit vera Societatis existimatio. Obscurata eniin rnulta quae lucere deberent; plusque illa eniinent quae casa aliquo speciosa ant fragrosa exstiterunt quant quae ex intima Tnstituti aninio prodierunt... Habent consentieniem auctorem, ai simul asserentent non aliter hoc tempore scribendunt esse, n (Litt. ann. Prov. Paris. i844-i845» p. 2.)
est à tout jamais éclairci. On pourra bien encore calomnier ou louer les Jésuites, les livrer aux disputes des hommes, comme Dieu y livra le monde; il ne sera plus possible d'élever un piédestal à ceux qui les détruisirent et de faire de Clément XIV le modèle des Pontifes. Les choses sont remises à leur place ; maintenant chacun peut dire avec plus de raison que don Manuel de Roda : « Tôt ou tard la vérité se fait jour et l'on rend justice à « qui la mérite. »
« La vérité est venue avec la justice. Par malheur, c'est sur un Pape, sur des Rois, des ministres et des Princes de l'Eglise qu'elle frappe sans pitié'. »
On voit le sens et la portée de ce livre. Cette fois la Compagnie de Jésus ne pouvait accepter de paraître de connivence avec son historien. Elle plaint le Pape qui sest vu contraint de lui donner le coup de mort, mais elle ne saurait se solidariser avec ceux qui le jugent et le condamnent, fût-ce au nom de la vérité historique. La coalition qui prépara la chute des Jésuites, les intrigues du Conclave d'où sortit l'élection de Ganganelli, les manœuvres par lesquelles on lui arracha le Bref de suppression, tout « le mystère d'iniquité », en un mot, allait être étalé en grand jour. La Compagnie de Jésus était vengée, mais l'Eglise éclaboussée. Non seulement les Jésuites ne favorisèrent pas cette œuvre; ils s'y opposèrent de toutes leurs forces. Crètineau-Joly lui-même le reconnaît loyalement : « Au nom de son Ordre et de l'honneur du Saint-Siège, écrit-il dès les premières pages, le Général de la Compagnie me suppliait presque les larmçs aux yeux de renoncer à la publication de cette Histoire. » Dans le premier écrit qu'il publia pour défendre son Clément XIV, Crétineau revient sur ce sujet avec une insistance qui
I. Clément XIV et les Jésuites ou Histoire de la destruction des Jésuites composée sur les documents inédits et authentiques, par Crétineau-Joly. In-8°, Paris, Mellier frères, 1847. L'édition fut enlevée en quelques mois, et il en parut une autre l'année suivante, renforcée de nouveaux documents.