‹ La Compagnie de Jésus en FranceChapitre 244 sur 382 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

I. — Signes avant-coureurs de la tempête. Nouvelle campagne de presse contre les Jésuites. La cause de la liberté d'enseignement va se confondre avec la cause des Jésuites. La Charte de i83oet la liberté d'enseignement. Le procès de l'école libre. Le projet de loi de i836. Les libéraux, qui avaient réclamé la liberté d'enseignement sous la Restauration, la combattent sous la Monarchie de Juillet. La bourgeoisie voltairienne affolée par la peur du Jésuite. L'essai loyal de Guizot n'aboutit pas.

U. — Villemain ministre de l'Instruction publique. Projet de loi de i84i caractérisé par k le manque de sincérité n.L'épiscopat, indifférent à la question de la liberté, s'élève contre les écarts de l'enseignement officiel. Cousin et la Philosophie de l'éclectisme. L'abbé Combalot et son Mémoire. Procès et condamnation.

IIL — Contribution des Jésuites. Le Monopole universitaire. Le chanoine Desgarets prête-nom du P. Deschamps. Le livre, fait de coupures, constitue un dossier formidable contre l'Université. Colères qu'il suscite dans le camp de ses défenseurs. Attitude de l'épiscopat. Blâme de l'archevêque de Paris. Réplique du chanoine Desgarets. Chaude approbation del'évèque de Chartres. Les Jésuites se partagent au sujet du Monopole. Le P. Deschamps multijjlie ses publications. Nouvelle sommation au Gouvernement d'exécuter la promesse de la Charte. Le Rapport de M, Villemain sur l'état de l'Instruction publique. Le ministre lente d'enterrer la question.

IV. — Le parti catholique ne désarme pas. Lettre de Louis Veuillot à M. Villemain. Le manifeste de Montalembert. L'épiscopat entre dans le mouvement pour la liberté. Circulaire confidentielle du ministre des cultes. Mgr Parisis. Habile diversion : Pour défendre le monopole, on crie : Sus aux Jésuites! M. Cousin donne le signal. Michelet et Quinet. Les cours du Collège de France contre les Jésuites. Le livre Des Jésuites. Riposte du P. Cahour. Jugement de M. Gabriel Monod sur Quinet historien.

V. — Eugène Sue et le Juif errant. Les Lettres de Libri. Les Jésuites et l'Université, de François Génin. On meta la charge des Jésuites tous les péchés d'Israël. L'Histoire de la chute des Jésuites, du comte Alexis de Saint-Priast.

Les deux jeunes Provinces de Paris et de Lyon, formées en 1836 par le dédoublement de l'unique Province de France, avaient eu l'une et l'autre d'heureux débuts. Elles avaient grandi au milieu d'une tranquillité que la Compagnie de Jésus n'avait guère connue depuis son rétablissement en notre pays. Sept années durant, il ne lui était survenu que juste assez de tribulations pour lui rappeler que cette partie du centuple ne lui manquera jamais. Au reste, dans cette courte période, elle avait progressé, comme on vient de le voir, au delà de toute espérance. En même temps que de nombreuses fondations au Nord comme au Midi, les Missions d'outremer ouvraient à son activité apostolique de nouveaux et immenses horizons. Partout les pasteurs comme les fidèles, et les évêques à leur tète, appréciaient et recherchaient le ministère des Jésuites; des succès manifestes, quelquefois même éclatants, attestaient la bénédiction du Ciel sur leurs travaux. Mais cette prospérité même renfermait pour eux un avertissement. Les ills de saint Ignace, en effet, ont appris de leur Père que, quand Dieu envoie à ses serviteurs une consolation un peu exceptionnelle, c'est d'ordinaire en vue de les fortifier pour une épreuve imminente. De fait, à la date où nous sommes arrivés, un orage terrible se préparait contre la Compagnie de Jésus en France. Dès 1840, l'année jubilaire, on en constatait les signes avant-coureurs ; à partir de 1843, il faisait rage et, pendant trois années entières, il sévit presque sans intermittence. Les Jésuites virent recommencer contre eux cette guerre dont on leur réserve le privilège, guerre où leurs ennemis semblent prendre à tâche de déployer autTint d'extravagance que d'acharnement, guerre qui demeurerait un phénomène inexplicable si on ne savait que le nom de Jésuite fait oublier à certaines gens les règles du sens commun en même temps que celles de la justice.

CHAIMTHE IX 463

Celte guerre se développe sur le môme plan que celle de 1824; à vingt ans d'intervalle, on verra se reproduire les mêmes phases et dans le même ordre. C'est d'abord la campagne de presse pour former l'opinion. Il y a cette fois dans les imputations dont on charge les Jésuites moins de fantasmagorie et de sottise qu'au temps de Montrouge, mais elles n'en sont que plus perfides et plus odieuses. Vient ensuite la pliase j)arlementaire, les cris d'alarme poussés du haut de la tribune, la dénonciation du péril national, les pouvoirs publics mis en demeure de veiller à la sûreté de l'État, enfin l'intervention du Gouvernement, la diplomatie mobilisée pour obliger le Saint-Siège, non plus à laisser faire, comme lors des Ordonnances de 1828, mais à opérer liit-méme contre la dangereuse Société.

La lutte du parti catholique pour la liberté d'enseignement, qui se prolongea pendant toute la durée de la Monarchie de Juillet, entra, un peu après 1840, dans sa période la plus vive. Ce fut l'occasion du nouvel assaut contre les Jésuites. Pendant toute cette période c'est autour d'eux que se concentre la bataille. C'est donc un chapitre de l'Histoire de la liberté d'enseignement qu'il nous faut aborder ici, puisque aussi bien la question de la liberté d'enseignement est devenue à ce moment la question des Jésuites; non pas que les Jésuites prennent dans la lutte une part prépondérante ; c'est à peine s'ils figurent parmi les militants, mais parce que les défenseurs du monopole n'ont rien trouvé de mieux pour combattre la liberté que de confondre sa cause avec celle des Jésuites. Le comte Beugnot le disait sans ambages à ses collègues de la Chambre des Pairs, en leur rappelant la manœuvre de leur parti en 1828 : « Vous vous souvenez de la croisade que nous fîmes alors contre les Jésuites. 11 me semble, que nous poursuivions alors tout autre chose que les Jésuites.. Aujourd'hui que veut-on dire par Jésuite?... Par Jésuite on entend la concurrence au monopole de l'Université... J'admire l'Université; elle a clioisi le mot le plus propre à

échauffer les esprits, à les irriter, à les enflammer pour sa cause. C'est un trait d'habileté sublime ^ »

Dans les dernières années de la Restauration, le monopole universitaire avait été attaqué par une fraction du parti libéral tout aussi énergiquement que par les catholiques et les conservateurs; ceux-ci faisaient grief à l'Université de ses tendances antimonarchiques et antireligieuses; les libéraux lui reprochaient d'être envahie par les prêtres et asservie à l'Eglise. C'est ce qui explique que, lors de la révolution de 1830, on ait inscrit dans la Charte la promesse de la liberté d'enseignement. L'article 69 était ainsi conçu : « Il sera pourvu successivement, par des lois séparées et dans le plus court délai possible, aux objets suivants... Viennent ensuite neuf paragraphes indiquant les objets auxquels il devait être pourvu dans le plus bref délai. Voici le huitième, qui condamnait le monopole : « 8° L'instruction publique et la liberté d'enseignement. » C'est cet engagement qui allait fournir une base solide aux revendications des catholiques. Il va sans dire que le Gouvernement issu d'une révolution violemment irréligieuse n'avait garde de donner une liberté dont la religion serait la première et peut-être la seule à bénéficier. Il fallut la conquérir de haute lutte et pièce par pièce. Cette conquête figurait en bonne place dans le programme de V Avenir. Moins d'un an après les événements de Juillet, trois de ses rédacteurs, Montalembert, Lacordaire et de Coux, après avoir averti le préfet de police, ouvraient une école, le 9 Mai 1831. Elle fut fermée le 11. On sait la suite. Procès devant la Chambre des Pairs dont JNIontalembert était membre, réquisitoire timide, au nom « d'une légistion expirante », plaidoiries retentissantes, condamnation des trois inculpés à une amende insignifiante. Le procès était perdu, mais la cause était gagnée. La loi de 1833, œuvre du ministre Guizot, sanctionnait la liberté de l'école primaire.

Page 1