CHAPITRE IX
je ne crois réellement pas avoir dit ni pensé autre choses »
Manifestement il y avait divergence d'opinions entre Lyon et Paris, le Midi et le Nord; c'est que les points de vue comme les milieux étaient différents. Les uns, dans le calme relatif de la vie de province, envisageaient la conquête de la liberté d'enseignement; c'était à leurs yeux la question qui dominait tout et devant laquelle toute autre préoccupation devait s'effacer. Les autres, placés au centre où s'agitent les affaires publiques, en contact avec les hommes qui les dirigent, partant mieux informés, étaient aussi plus sensibles à des dangers immédiats qui menaçaient la Compagnie. Dans des lettres datées précisément d'avril et de mai, le Père Boulanger rend compte des audiences qu'il vient d'avoir au ministère de la Justice et des Cultes : la chapelle de la rue des Postes est illégale, parce que non autorisée. Autre illégalité : il y a plus de vingt personnes réunies dans la maison. Le ministre a demandé la liste des maisons, celle des Pères, et celle des novices. Le Provincial n'a pas cru pouvoir la refuser. (6 Avril 1843.) Quelques semaines plus tard, nouvelle alerte. Le Garde des Sceaux ne cache pas à son interlocuteur qu'il « s'attend à un violent orage contre les Jésuites à la Chambre des Députés ». On s'en est entretenu au Conseil des ministres. Le Gouvernement serait plutôt porté à la bienveillance ; mais il est harcelé; pourra-t-il tenir tète à la meute furieuse? Le Monopole tombe bien mal à propos au milieu de ces négociations. Aussi « ce qui a passé à Lyon n'eût jamais passé à Paris ». (17 Mai 1843.) D'autre part, le Père de Ravignan est à l'heure la plus brillante de son apostolat à Notre-Dame ; le mouvement de retour à la religion se propage dans les hautes sphères; l'Université elle-même y est entraînée, comme le barreau et la magistrature; des
I. Vie du R. P. X. de Ravignan, par le P. de Ponlevoy, io« édition. Tome I, p. 272.
ministres viennent s'asseoir au pied de la chaire de l'illustre conférencier; il est en relations avec les personnages les plus considérables; il a des entrevues avec le chef du gouvernement, M. Guizot, et il traite avec lui des intérêts de son Ordre. En pareil moment une manifestation contre l'enseignement universitaire de la part d'un Jésuite ne pouvait que paraître bien intempestive. Aussi le dissentiment va persister pendant toute l'année 1844.
Le Père Deschamps n'était pas homme à lâcher prise. La campagne contre le monopole devenait de jour en jour plus ardente, les champions de la liberté plus nombreux et plus résolus ; quelques-uns l'emportaient sur le Jésuite par l'autorité ou le talent; aucun ne dépensa au service de la cause plus d'activité et de persévérance. Après le Monopole universitaire^ suivi bientôt de V Université jugée par elle-même ou Réponse à ses défenseurs, il publie coup sur coup U Université jugée par le Conseil d'Etat dans V affaire de Mgr de Chartres; La Charte-Vérité ou le Monopôle devant les Chambres ; une série de neuf brochures sous le titre de Dialogues sur la liberté d' enseignement ; Les Masques^ ou Ce que cest qu'une Révolution^ ; La Grande moquerie ou Le Projet de M. Villemain sur la liberté d' enseignement ; enfin le Catéchisme de V Université ou Un écolier catholique et des professeurs universitaires.
Toutes ces productions, dont quelques-unes représentent de 200 à 300 pages in-8°, se succèdent entre 1843 et 1845. Elles sont signées tantôt d'« Un ami de la Charte^), ou d' « Un montagnard vivarois », tantôt d'un nom de guerre, comme Dominique des Brandons ; mais personne ne s'y trompe, on reconnaît à sa manière l'auteur du Monopole. Livre ou brochure, aucun de ces écrits ne passe
I. D'après Sommervogel, La Bibliothèque de la Compagnie de Jésus. Mais dans une lellre du P. Maillard au P. Général, on lit : « On l'attribue {Les Masques) au P. Descliamps, mais il est de M. de Longevialle. C'est d'ailleurs une compilation d'articles de journaux, avec une Introduction ».(8 Octobre i8/(4.) Peut-être cette Introduction serait-elle du P. Dèschamps, ce qui aarait donne lieu de lui attribuer la « compilation ».