CHAPITRE IX
inaperçu. Parmi les militants ils sont accueillis avec faveur, mais, dans l'intérieur de la Compagnie, les partisans de la modération s'inquiètent ; la fougue du Jésuite lyonnais paraît de plus en plus compromettante aux confrères parisiens; les plaintes arrivent en même temps que les approbations. Le Provincial écrit : « Je ne sais à qui entendre; je suis entre l'enclume et le marteau. » (17 Janvier 1845.) A un moment, il donne l'ordre d'arrêter la publication des Dialogues devenue hebdomadaire; mais, sur les réclamations du libraire et des abonnés, il se voit obligé de rapporter l'interdiction. Pendant ce temps son collègue de la capitale envoyait aux maisons de sa Province une circulaire recommandant à tous, « comme un devoir rigoureux, d'éviter dans leurs discours tout ce qui pourrait avoir trait de près ou de loin à la politique »... En particulier, « nos Pères, y est-il dit, ne doivent jamais parler delà liberté d'enseignement, ni dansleurs sermons ou conférences, ni dans les allocutions qu'ils auraient occasion d'adresser à quelques réunions d'hommes ou de femmes ». (14 Avril 1843.)
Tel fut le rôle des Jésuites dans cette phase, la plus chaude, de la lutte pour la liberté d'enseignement. Un seul d'entre eux, sans notoriété, et sans même se découvrir, figure parmi les combattants, approuvé par quelques-uns des siens, toléré presque à regret par d'autres, et franchement désavoué, on peut le dire, parle plus grand nombre. L'attitude de la Société elle-même, attitude que lui impose l'état de l'opinion à son égard, est celle de l'abstention et de l'effacement. Après cela on peut s'étonner de voir les partisans du monopole faire retomber sur elle tout le poids des récriminations et des représailles.
C'est au cours de l'année 1843 que l'offensive fut engagée à fond. M. de Saint-Priest' en donna le signal à la
I. Le Moniteur . Séance de la Chambre des Députés, 3 février i843. M. deSaint-Priest, député du Lot, n'avait rien de commun avec le comte Alexis de Saint-Priest, pair de France.
Chambre des Députés, lors de la discussion de l'Adresse au Roi, par laquelle s'ouvraient les travaux parlementaires. H proposait d'y ajouter un amendement ainsi conçu : « Nous espérons que la loi qui doit régir l'enseignement viendra, au cours de cette session, remplir une des promesses de la Charte et satisfaire un des vœux du pays. » « Je ne connais rien, disait-il à l'appui de sa proposition, de plus incompatible avec une Constitution qui consacre toutes les libertés, que les décrets organiques de l'Université.. . La Charte a promis solennellement, il y a douze ans, et dans le plus court délai possible, la liberté d'enseignement; et cependant, depuis douze ans, nous sommes sous le régime du monopole. Vouloir perpétuer ce monopole, ne serait-ce pas dénier l'exécution du pacte fondamental?»
Devant cette mise en demeure, le ministre s'étant engagé à déposer un projet de loi, l'amendement fut retiré. Quelques semaines plus tard M. Villemain faisait paraître au Moniteur son fameux Rapport au Roi sur l'état de V Instruction publique en France. (3 Mars 1843.) C'était, sous la plume du Grand Maître de l'Université, l'apologie, ou mieux le panégyrique de l'institution universitaire. M. Villemain se souvenait de Scipion accusé par des adversaires politiques et, pour toute réponse, montant au Capitole.
On attendait autre chose ; l'irritation fut grande et les réclamations redoublèrent. Des pétitions arrivèrent de tous les points du pays à la Chambre des Pairs. L'avocat Mérilhou, que nous avons vu sous la Restauration plaider contre les Jésuites, fut nommé rapporteur et conclut au rejet. Mais la discussion était amorcée ; elle remplit plusieurs séances. M. Villemain, secondé par M. Cousin, saisit l'occasion pour commenter et compléter son Rapport. L'enseignement de l'Université, celui de la Philosophie spécialement, était irréprochable, son personnel digne de tout respect, les attaques dont elle était l'objet pures calomnies; au surplus, le monopole n'existait pas, les pensions et autres établissements libres étaient en