‹ La Compagnie de Jésus en FranceChapitre 269 sur 382 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

payer 1()0.000 francs pour assurer au journal la publication d'un roman sur les Jésuites signé d'Eugène Sue. Ce fut un coup de maître. Le chilfre des abonnés tombé à 3.000 monta à 20.000 ; d'autres disent 40.000. Le régal dura longtemps ; après avoir été servi par tranches au rez-de-chaussée du Constitutionnel^ le Juif errant poursuivit en éditions de toute sorte une fructueuse carrière. La première remplit, comme les Mystères de Paris, dix volumes in-S", à 7 fr, 50 le volume. Le catalogue de la librairie Paulin, où elle figure dès 1843, annonce en même temps la prochaine apparition d'une édition de luxe illustrée par Gavarni. C'est assez dire quelle était alors la vogue de cette œuvre misérable ; elle a été traduite en plusieurs langues, et dans ces derniers temps encore, parait-il, les feuilles maçonniques de l'Amérique du Sud la débitaient à leur clientèle.

Une interminable succession d'aventures extraordinaires, avec accompagnement de complots, de crimes, de rencontres imprévues, de reconnaissances, de surprises, tout cet attirail enfantin, ou, si Ton veut, cette machinerie assez grossière qui constitue le roman-feuilleton el y remplace la littérature, ne suffirait pas à expliquer le prodigieux succès de celui-ci. Mais \e Juif errant caressait la double manie qui affolait l'opinion publique sous la Monarchie de Juillet, et qui du reste n'a pas discontinué de sévir. On y trouvait une certaine dose de satire contre la société, on y entendait la plainte des humbles, les récriminations de ceux d'en bas contre ceux d'en haut. Mais surtout on y trouvait les Jésuites. Les Mystères de Paris avaient conquis la foule en s'adressant à ses mauvais instincts; l'auteur persévérait dans la voie où il recueillait la gloire et l'argent. Sainte-Beuve le lui disait avec une finesse cruelle : « Le résultat de ce succès a été de faire d'un romancier aristocratique un auteur populaire et asservi désormais à son public. De là le Juif errant et les passions qu'il flatte... La littérature proprement dite n'a plus que faire ici. Nous avons

regret de clore avec un homme d'esprit et si peu entêté de son succès, pâv un post-scriptiim qui peut paraître sévère. Mais lui-même, s'il disait son secret et son jeu et tout ce qu'il sait de la gobe-moucherie humanitaire, la plus gobe-mouche qui soit, que ne dirait-il pas ' ? »

La rengaine socialiste ne figure dans le roman d'Eugène Sue qu'à titre d'accessoire ; au fond c'est une histoire de Jésuites. Le Jésuite est à peu près perpétuellement en scène à travers ces dix volumes ; on le voit en chair et en os, vivant, parlant et agissant, ourdissant des trames ténébreuses, gouvernant le monde par des ressorts secrets, commettant toutes les scélératesses, toutes les infamies, toutes les trahisons que peut imaginer un romancier qui n'est pas plus gêné par le respect de ses lecteurs que par le souci de la vraisemblance. Le point de départ est une fortune colossale que les descendants du testateur doivent recueillir deux cents ans après sa mort. Le Jésuite Rodin s'arrange pour les supprimer l'un après l'autre; quand on arrive au bout des 150 ou 180 chapitres, le voilà en possession des titres; il y en a pour deux cent douze iuil~ lions cent soixante-quinze mille francs. Rodin vient d'être élu Général de la Compagnie, et il espère bien devenir pape. A ce moment surgit un gaillard nommé Samuel, qui, à la barbe du Jésuite, saisit la précieuse liasse et la jette dans un brasier. Rodin devrait mourir de pure désolation ; mais d'ailleurs il est empoisonné et il expire dans les coliques. En même temps une princesse, qui l'a aidé dans ses canailleries, devient folle. Le rideau tombe sur ce tableau ignoble. Inutile de dire que, dans l'exhibition de ceux qui l'ont précédé, on a fait large place aux peintures lascives.

VdiXiienY au Juif errant a éprouvé le besoin démettre sa délicatesse à l'abri d'une déclaration que l'on trouve à la dernière page du dernier volume : il n'a fait que venger la morale outragée; son roman est d'après lui « une

I. Sainte-Beuve, Portraits contemporains. Tome II, p. 92. 1846.

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