CHAPITRE IX
œuvre honnête, consciencieuse et sincère ». Si on lui objecte qu'il a fait appel aux passions contre la Compagnie de Jésus ; « Voici, dit-il, notre réponse. Il est constant que les œuvres théologiques des Jésuites contiennent la justification, l'excuse du vol, de l'adultère, du viol, du meurtre... Il est établi que les œuvres immondes des Jésuites ont été mises entre les mains des jeunes sémina ristes. Je n'ai fait que montrer en pratique ces doctrines... Quant à la dispersion des membres de la Compagnie de Jésus, je l'ai provoquée comme tant d'autres ennemis des détestables doctrines de Loyola. »
Beaucoup de gens n'en demandaient pas tant pour croire aux rêveries malpropres du romancier, et ils sont légion ceux qui depuis quatre-vingts ans sont allés apprendre dans le Juif errant toui ce qu'ils savent sur les Jésuites 1.
Pour en finir avec ce musée d'horreurs, voici le jugement qu'en portait le Globe, une feuille assez anticléricale, comme on dirait aujourd'hui, mais qui ne croyait pas que tout fût permis contre ceux qu'elle combattait : « Le roman de M. Sue n'est plus un ouvrage littéraire ; c'est une attaque violente contre l'Ordre des Jésuites. Nous nous sommes assez expliqués sur toutes les questions où cet Ordre se trouve mêlé, et nos opinions sont trop connues pour que nous ne soyons pas autorisés à dire qu'on n a
I. Chose remarquable, ce ramassis de calomnies atroces contre les Jésuites ne leur a pas toujours été aussi préjudiciable qu'on pouvait le craindre, ou l'espérer. Déjà le rédacteur des Lettres annuelles de i844 se demande si elles ont fait à la Compagnie plus de mal que de bien. Les Lettres d'Aix de cette même année racontent l'aventure d'un étudiant de la Faculté de Droit, dont la lecture du Juif errant a piqué la curiosité. Il ne connaissait pas les Jésuites; il veut voir de ses yeux un de ces êtres pervers, il se rend à la résidence ; il est reçu par l'un des Pères ; on cause, il revient et, comme conclusion, il demande à être admis dans la congrégation des Jeunes gens.
Voici mieux encoi'e. A une date plus récente, un ancien élève de l'École Polytechnique, docteur es sciences, savourait cette même pâture dans ses heures de loisir. Lui aussi, il voulut connaître de c/sw les monstres. Le résultat fut qu'il se fit Jésuite. Il s'appelait le Père Etienne Legouis. Il est mort à la rue des Postes le 7 Juin 190^.
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pas le droit, dans une fiction littéraire, de présenter ses adversaires commettant systématiquement tous les crimes les plus odieux, payant le régicide, l'empoisonnement, semant la division dans les familles. Que dirait l'Université si on présentait un membre du Conseil royal ordonnante ses subalternes par une correspondance administrative de corrompre la jeunesse, d'assassiner et d'empoisonner? »
Mais les Jésuites, si puissants et si pervers qu'ils fussent, ne l'étaient pas assez pour diriger contre leurs adversaires semblables représailles. M. Sue pouvait les traîner dans la boue, au bénéfice de l'Université, sans qu'elle eût à craindre qu'on en usât de même à son égard. 11 est certain qu'aucun plaidoyer n'eût valu, pour la défense du monopole, cet abominable roman. Car il était entendu que toutes les attaques, dont il était l'objet, venaient des Jésuites et que la campagne en faveur de la liberté d'enseignement était conduite par eux et ne devait profiter qu'à eux seuls.
Toutefois les universitaires ne voulaient pas laisser à un romancier le soin de terrasser l'ennemi qui menaçait les intérêts de leur corporation. Nous ne pouvons passer en revue tous ceux qui, entre 1843 et 1845, partirent en guerre, à la suite de Quinet et de Michelet, contre la secte néfaste de Loyola. Leurs publications, petites ou grandes, occupent, à cette date, plusieurs colonnes au Catalogue de V Histoire de France. D'autres, qui écrivaient dans les journaux, gardaient l'anonyme, selon l'usage du temps. Parmi les ouvrages qui portent une signature on remarque ceux de MM. Libri et Génin, deux personnages considérables par leur situation et dont le nom n'a pas, comme celui de la plupart de leurs collègues, complètement disparu de la mémoire des hommes. Aussi bien on peut s'en tenir à ces deux spécimens d'une littérature qui tourne perpétuellement dans le même cercle.
Libri était un réfugié italien, banni de Florence pour ses menées révolutionnaires. Accueilli en France après 1830, il se fit naturaliser et obtint d'abord une chaire à la