CHAPITRE PHEMIER
le blasphème parle une langue d'apocalypse. Les doctrines de U Avenir y reparaissaient sous la forme la plus outrée et la plus violente. Rome ne pouvait se taire devant une telle provocation. L'Encyclique Singulari formulait cette fois une condamnation explicite, (15 juillet 1834,) et au nombre des erreurs qu'il réprouvait formellement, le Pape mettait « ce système fallacieux (du sens commun)^ attendu qu'en le suivant, entraîné par un amour téméraire et sans frein de nouveautés, on ne cherche plus la vérité où elle est certainement, mais que, laissant de côté les traditions saintes et apostoliques, on introduit d'autres doctrines vaines, futiles, incertaines, qui ne sont point approuvées par l'Eglise et sur lesquelles les hommes les plus vains pensent faussement qu'on peut établir et appuyer la vérité » '.
La décision de l'autorité suprême mettait fin à la controverse. A partir de ce jour, le silence se fit entre catholiques. Quant aux Jésuites mennaisiens on leur demanda davantage. Par ordre de leur Général, ils furent invités à signer une déclaration par laquelle ils renonçaient purement et simplement à la Philosophie dite du seris commun. Tousse soumirent sans hésitation 2.
Telle fut la fin d'un système qui déniait à la raison individuelle la possibilité d'atteindre à la certitude, pour l'attribuer au seul consentement général. Désormais il ne fournirait plus qu'un chapitre à l'histoire des fausses théories philosophiques. On en trouverait toutefois la survivance dans le système politique qui place la source du droit dans la volonté générale exprimée par le suffrage
1. « ... Probe autem intelligitis, Venerablles Fratres, Nos hic loqiti etiam de fallaci illo haud ita pridem invecto philosophiae sjstemate improbando qtio, ex projecta et effrenata novitatis cupiditate, veritas ubi certo non consistit quaeritur, sanctisque et apostolicis traditionibus posthabitis , doctrinae aliae inanes, futiles incertaeque nec ab Ecclesia approbatae adsciscuntur, quibus veritatem ipsam fulciri ac sustineri vanissimi honiines perperam arbitraniur. »
2. Voir aux Pièces justificatives, N* I, la circulaire du P. Renault, Provincial de France.
universel. La parenté des deux doctrines saute aux yeux, et elle est assez étroite pour qu'on les rapporte l'une et l'autre à la même origine. Une fois de plus l'Eglise défendait les prérogatives de la raison humaine contre ceux-là mêmes qui exaltaient la foi à ses dépens. Quelques Jésuites, individuellement, avaient donné dans l'erreur si avantageuse, en apparence, à la foi; mais l'Ordre luimême, fidèle à sa règle qui lui prescrit de se garder des nouveautés en matière de doctrine, avait pris le parti de la raison, qui se trouva être celui de la vérité.
En renouvelant le décret de son prédécesseur, le Père Roothaan l'étendait à la Compagnie tout entière ; quant à la Province de France, à laquelle il avait été adressé tout d'abord, l'interdiction relative aux propositions niennaisiennes ne concernait plus que l'enseignement donné dans les scolasticats. A ce moment un Jésuite ne pouvait pas « montrer » l'alphabet dans une maison d'éducation en territoire français; cette exclusion allait durer plus de vingt ans. Pendant toute cette période les Jésuites français durent aller chercher hors des frontières la liberté d'exercer une fonction qui est une des raisons d'être de leur Ordre.
A peine les Ordonnances de 1828 avaient-elles paru au Moniteur que déjà on les sollicitait de créer des établissements dans lés pays voisins pour recevoir les élevés des petits séminaires qui allaient être fermés. Il y a dans les archives de la Province de France un volumineux dossier de lettres relatives à ce sujet; la plupart proviennent de familles dont les enfants étaietit pensionnaires à Sainte- Anne d'Auray; ce qui autorise à croire qu'un bien plus grand nombre de lettres semblables n'ont pas été conservées. Quoi qu'il en soit, on pourrait extraire de celte correspondance un beau témoignage en faveur d'une éducation que les parents réclament pour leurs fils avec celte