CHAPITRE X
vaincus sur ce point, et nul n'ajoutera au prospectus de son collège après ces mots : Tel ou tel médecin est attaché à l'établissement, ceux-ci : En cas de maladie chronique ou incurable on garantit aux parents l'essai d'un miracle par le proviseur qui s'est fait avantageusement connaître en plus d'une occasion. » (30 Juin 1843.) On a vu tout à l'heure la sollicitude du Constitutionnel pour le clergé des paroisses; de même la spirituelle tirade qu'on vient de lire est précédée de protestations de respect pour la religion. Ces honnêtes gens n'en veulent qu'aux Jésuites; les Jésuites font tort à la religion et les Jésuites tyrannisent le clergé. Ce sont les chapitres de Génin découpés en articles de journaux.
Mais ce furent les révélations du « bibliophile » strasbourgeois que la presse universitaire exploita contre les Jésuites avec une complaisance sans égale. L'abbé Moullet et l'abbé Rousselot, invariablement appelés le Père Rousselot et le Père Moullet, furent dénoncés à l'indignation et à l'exécration universelle. On parla « de citations impures qui font frémir la morale publique », « des honteux écarts de l'enseignement des séminaires », « de la boue de la casuistique dont les éclaboussures rejaillissent sur le clergé », « de la sale et honteuse morale des traités de théologie », etc. Et le tout était mis au compte des Jésuites. Cette fois encore, ce fut le Globe qui, agacé par la délicatesse de ses confrères, se chargea de les rappeler à la véritable pudeur. Dans un long article plein de bon sens et de loyauté, il leur exposa, ce que tous d'ailleurs savaient très bien, que les prêtres ont besoin de connaître les plaies auxquelles ils auront à appliquer le remède dans leur ministère de confesseurs, et donc, que les livres où ils les étudient, écrits en latin, s'adressent non au commun des lecteurs, mais à des spécialistes, que partant, ils ne sont pas plus immoraux que les traités de médecine où sont décrites les maladies honteuses. Par ailleurs, aux Pharisiens qui se scandalisaient des décisions appuyées sur la doctrine du
probabilisme, le Globe déclarait très nettement qu'ils n'avaient rien compris aux textes des casuistes, et il les mettait au défi de soutenir l'opinion contraire. C'est ce que les prêtres français, Jésuites ou non, eussent répondu à tous ces vengeurs de la morale publique, au nombre desquels on comptait l'auteur des Mystères de Paris et à\x Juif errant^. Mais mieux valait sans doute que la leçon fût faite par un journal très indépendant de l'Église et point du tout sympathique aux Jésuites. VAmi de la Religion reproduisait in extenso l'article du Globe que, en raison de sa provenance, il appelait « un événement »2.
Nous ne relèverons pas les faits divers dont les grands journaux agrémentaient en ce temps-là leurs charges contre les Jésuites, leurs doctrines et leurs projets. Ce sont d'ordinaire des historiettes inventées de toutes pièces, ou bien, selon la méthode que nous avons déjà vue en pratique, on transforme en Jésuites des personnages absolument étrangers à la Compagnie de Jésus. Voici un spécimen du genre. Le duc d'Angouléme étant mort en 1843, le comte de Chambord devenait le chef de la maison de France; il en donna avis à toutes les cours, par une Note où du même coup il affirmait son droit à la Couronne. A cette occasion un certain nombre de notabilités du parti légitimiste se rendirent à Londres pour saluer « Henri V », La manifestation de Belgrave-Square mit en grand émoi les sphères politiques; il y eut d'ardentes discussions à la Chambre des Députés et, finalement, vote de blâme contre huit de ses membres qui avaient pris part au pèlerinage. Ils donnèrent leur démission et furent tous réélus. Ces incidents ne pouvaient manquer d'échauffer les esprits ; au début de 1844, il n'était bruit dans la presse que du « complot légitimiste ». On trouva le moyen d'y impliquer les Jésuites. Nous avons dit déjà que, pendant toute la
I. On a lu plus liaul la déclaratiou d'Eugène Sue à la dernière page de son roman : « Les œuvres immondes des Jésuites, etc.. » a. L'Ami de la Religion. T. GXVII, p. 428.