CHAPITRE X
logique populaire de l'enseignemeut donné par des hommes de lettres dans les journaux, ou même par des professeurs dans les chaires des Facultés.
La littérature antijésuitique de la période qui nous occupe fut assurément très abondante. Nous avons cité la note triomphale de l'éditeur du livre de Michelet et •Quinet : « Jamais succès pareil. . . En deux ans, deux cents volumes pour ou contre... » Même en faisant la part de l'hyperbole professionnelle, il reste que, à la suite des professeurs du Collège de France, beaucoup d'écrivains s'étaient occupés des Jésuites, soit pour les attaquer, soit pour les défendre. Parmi les premiers nous avons mentionné ceux qui méritaient de l'être. Les autres n'ont droit qu'au silence et à l'oubli, à quoi ils se sont d'ailleurs voués de leur plein gré. Il est bien remarquable en efTet que ces phamphlets sont à peu près invariablement anonymes ; les auteurs se sont rendu compte qu'il n'en rejaillirait sur leur nom aucune gloire. Nous prenons au hasard dans la collection : Les Jésuites démasqués. — La déconfiture des Jésuites. — Le Jésuitisme vaincu et 'anéanti. — Conseils de Satan aux Jésuites. — Le confessionnal des Jésuites. — Doctrines morales et politiques des Jésuites. — La Conjuration des Jésuites^ etc.. Les titres sont généralement dans ce goût-là. A ajouter : Histoire dramatique et pittoresque des Jésuites ^ illustrée, un certain nombre à'Epîtres en vers et enfin les inévitables Monita sécréta. Si l'on se reporte aux productions similaires de 1824-1826, on voit qu'à vingt ans de distance ce sont les mêmes mensonges que l'on sert au public et aussi les mêmes inventions saugrenues.
Par contre les apologistes ne manquèrent pas à la Compagnie de Jésus, et on conviendra qu'ils font meilleure figure que ses détracteurs, dans la République des
Lettres. D'abord on sait leurs noms ; ils ont droit de trouver place dans cette Histoire. Au premier rang, nous devons citer Montalembert. Dans son Manifeste de 1843 sur la liberté d'enseignement, il posait la question des Jésuites avec une netteté et une élévation de langage qui dut paraître singulièrement audacieuse :
« Il faut avoir le courage de le dire sans subterfuge et sans détour : l'éducation ne peut être solidement régénérée et épurée que par les Congrégations religieuses. 11 est juste d'assigner entre elles un rang élevé à ces Jésuites qui ont sauvé la foi dans la plupart des pays catholiques au XVI® siècle, et qui depuis ont eu le magnifique privilège d'être dans tous les pays et à toutes les époques le premier objet de la haine de tous les ennemis de l'Église. 11 est juste et il est naturel que l'Eglise elle-même et que tous ses enfants dociles et dévoués, éclairés par cette démonstration si incontestable de leurs immortels mérites, les maintiennent en possession d'une confiance et d'un respect que la rage de leurs antagonistes ne peut qu'accroître. Arrière donc ces catholiques pusillanimes, s'il s'en trouve, qui s'associeraient lâchement, même par leur silence, aux invectives et aux calomnies de nos ennemis contre des accusés qui n'ont pas besoin de se défendre, mais dont la gloire, les vertus et les malheurs font partie de notre apanage. Si la liberté ouvrait à cette illustre Compagnie les portes de la France, comme elle lui a ouvert celles de l'Angleterre, de la Belgique et de l'Amérique, à l'abri désormais des dangers que lui a fait courir une alliance trop intime avec les monarchies absolues dont elle a été si cruellement la victime, stimulée par la concurrence et pénétrée par l'esprit généreux de notre pays, on ne peut douter qu'elle ne mît bientôt ses méthodes anciennes et éprouvées au niveau de tous les besoins de la science moderne et que, dans les divers degrés de l'enseignement, ses membres n'obtinssent des succès analogues à ces prodiges d'éloquence qui, du haut de la chaire chrétienne, ont été éveiller les jalouses fureurs