CHAPITRE X
des prédicateurs du Collège de France'. Aussi la loi qui, sous prétexte de pourvoir à l'instruction secondaire, consacrerait l'exclusion de cet Ordre du sein d'un pays catholique, ne serait qu'une sanction imprimée à la tyrannie de l'incrédulité 2. »
A côté du chef du parti catholique les deux frères Henri et Charles de Riancey avaient dès lors une part des plus actives dans les luttes pour la liberté religieuse. Déjà avantageusement connus au barreau, l'un et l'autre prirent courageusement devant l'opinion la défense des Jésuites. Dans sa brochure Du Jésuitisme, Charles de Riancey dénonça la guerre menée contre l'Église sous le couvert d'un vocable hypocrite : « Est-ce la Compagnie de Jésus qui est en cause? Non, c'est nous, ou plutôt c'est elle et nous... Henri IV a dit : Depuis ma conversion on m'appelle Jésuite. C'est une vieille injure... Les Jésuites, c'est le Pape, le clergé, les catholiques... Le mouvement religieux, notre foi, voilà le Jésuitisme. » En même temps Henri de Riancey publiait en deux forts volumes une Histoire critique et législative de U Instruction publique et de la liberté d'' enseignement en France. (1843.) Tout le passé de la monarchie française, depuis ses origines jusqu'à la Révolution, y affirmait le droit des Congrégations religieuses et spécialement des Jésuites à participer à l'ensei-' gnement. L'année suivante le môme écrivain démontrait dans une thèse juridique, La Loi et les Jésuites., que dans l'état actuel de la législation ce droit ne pouvait leur être contesté.
Citons encore Des Jésuites, par un Solitaire. Ce « Solitaire » dont le nom, comme il le dit lui-même, n'était un
1. L'apostolat du R. de Kavignan obtenait en i843 ses plus brillants résultats. L'aflluence des hommes les plus distingués et surtout des étudiants au pied de la chaire de Notre-Dame n'était pas pour plaire à certains professeurs. Montalembert attribuait les diatribes de Quinet et de Michelet à un dépit, peut-être inconscient. Il n'était pas le seul à penser ainsi,
2. Du De^'oir des catholiques dans la question de la liberté d'enseignement. Novembre i843.
secret pour personne, s'appelait l'abbé Hippolyte Barbier. Publiciste fécond et hardi, poussant l'indépendance jusqu'à vivre en marge des règles de la cléricature, il rédigeait une sorte de périodique intitulé Biographie du Clergé contemporain^ oîi l'on voit défiler l'une après l'autre toutes les notabilités du monde ecclésiastique. La verve du Solitaire n'est pas précisément satirique, mais on ne peut nier qu'elle soit frondeuse. Il prit nettement parti pour les abbés Allignol, dans leur campagne contre l'autocratie attribuée aux évêques surles desservants par le régime concordataire. Ces antécédents ajoutaient une saveur particulière à l'apologie qu'il allait faire des Jésuites. On se souvient qu'un des griefs imaginés contre eux par Michelet et exploité par tous leurs accusateurs c'était la tyrannie qu'ils exerçaient sur le clergé qu'ils avaient trouvé le moyen d'asservir. Le « Solitaire », qui volontiers se plaindrait de la prépotence de l'épiscopat, déclare au contraire que sa sympathie va aux Jésuites : « Oui, certes j'ai hardiment, de mon plein gré, cordialement professé pour les enfants de saint Ignace une vive et discrète admiration. » C'est par là que débute son livre dont le sous-titre précise l'objet : Réponse à MM. Michelet et Quinet. Réponse souvent pleine de malicieuse bonhomie.
Nous pourrions allonger la liste de ces Réponses; il y en a de toute provenance, même de l'Université, tel par exemple, un modeste volume, fort bien fait d'ailleurs, avec ce titre sans prétention : Quelques mots sur les Jésuites, adressés à MM. Michelet et Quinet, par M. J. A., membre de r Université. On peut regretter que l'auteur ne se fasse pas connaître, mais il avait trop de raisons de garder l'anonyme pour qu'on lui en sache mauvais gré. Ce n'est pas d'ailleurs un partisan des Jésuites égaré dans le camp de leurs adversaires; c'est un bon chrétien et un honnête homme qui voit où tendent des attaques sans franchise : « Je ne suis qu'un simple fidèle, déclare-t-il, effrayé de voir la religion tout entière attaquée sous le
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prétexte de son alliance avec un Ordre dont le nom seul est devenu, depuis un siècle, grâce aux calomnies des })hilosophes, un véritable épouvantail. » Et dans sa conclusion, interpellant ses collègues : « C'est aux croyances que vous en voulez, leur dit-il; soyez francs, afin qu'on n'ait pas à vous retourner le reproche de dissimulation que gratuitement vous adressez aux autres. »
C'est également pour démasquer l'hypocrisie que M. de Mouzens écrivait La Croisade de MM. Michelet et Quinet contre les Jésuites expliquée à ceux qui veulent voir clair. Ainsi encore l'ouvrage qui a pour titre : L'Église^ son autorité, ses Institutions et VOrdre des Jésuites défendus contre les attaques et les calomnies de leurs enîieinis : Instruction pastorale de Christophe de Beaumont^ archevêque de Paris, suivie de documents recueillis et annotés par un homme d^Etat. « Au xviii" siècle, lisons-nous dans V Avant-Propos^ quand les philosophes et les hérétiques se sont coalisés pour renverser l'autorité et les institutions de l'Eglise, par quelle manœuvre ont-ils essayé de masquer le but sérieux de leurs attaques, par quel mot d'ordre ont-ils rallié les ennemis du catholicisme et soulevé les passions populaires ? Par la guerre aux Jésuites. Toutes les correspondances et tous les documents contemporains démontrent la vérité de ce fait. » On n'a pas procédé autrement sous la Restauration. « Cette manœuvre hypocrite obtiendra-t-elle le même succès en 1843 qu'en 1762 et en 1828 ?... J'examinai, poursuit « l'homme d'Etat », le libelle de Michelet et le phamplet condamné par Beaumont en 1763, et je vis que le premier comme le second était réfuté page par page... Preuve que c'est bien toujours le même plan. Guerre à l'Église à travers les Jésuites. » Il n'est pas inutile de dire que, devant les récriminations provoquées par son livre, l'auteur, M. de Saint-Chéron s'empressa de se faire connaître, ce qui lui valut de sérieux désagréments.
Dans la presse périodique les Jésuites furent constamment défendus par VAmi de la Religion^ par le
Correspondant à plusieurs reprises, assez mollement ou même pas du toutpar lesjournaux royalistes, la Gazette de France, la Quotidienne, la France, l'Écho Français; on craignait de compromettre la cause de la légitimité en prenant parti pour une Société si impopulaire. Quelques rares journaux de province, à Lyon le Réparateur, à Nantes une feuille, malheureusement trop aventureuse dirigée par le marquis de Régnon, La Liberté comme en Belgique, quelques autres encore montrèrent plus de vaillance. Mais de tous les organes de publicité celui qui donna à la famille de saint Ignace l'appui le plus courageux et le plus fidèle, ce fut assurément l'^niVe/.s'. Louis Veuillot, qui venait d'en prendre la direction, était un sincère ami des Jésuites; ils avaient été pour quelque chose dans sa conversion; c'est au Gesù, à Rome, et aux pieds du Père Rozaven qu'il avait fait la confession générale qui fut pour lui le point de départ d'une vie nouvelle. C'est sous la direction d'un autre Jésuite que peu après il avait fait la retraite où il décida de rester dans le monde. C'est au vénérable Père Yarin qu'il avait ensuite confié le soin de sa conscience; le Père Boulanger, alors Provincial de Paris, et le Père Rubillon, son successeur, étaient aussi de ceux dont il prenait le plus volontiers conseil ; il entretenait avec le Père de Ravignan des rapports suivis et très affectueux ; ce fut au conférencier de Notre-Dame que Louis Veuillot demanda de bénir son mariage, en la fête de saint Ignace, et au moment où la tempête soulevée contre la Compagnie de Jésus arrivait à son point critique '. (31 Juillet 1845.)
I. Lors du centenaire de la naissance de Louis Veuillot, les Etudes ont pul)!ié la correspondance échangée entre le Père de Ravignan et le grand écrivain lors de son mariage. (igiS, T. CXXXVH, p. aSa.)
Dans les Libres Penseurs, Veuillot raconte une visite qu'il lit au Père à cette occasion : « Quelques jours avant qu'on fermât la maison des Jésuites à Paris..., j'eus besoin de parler au P. de Ravignan. Il ne manquait certes pas d'aiFaires; mais je voulais l'entretenir des miennes. Il était tard; je le surpris dans sa cellule qu'il allait bientôt quitter, le balai à la main. Le temps lui avait manqué dans la journée pour faire
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Louis Veuillot se posa dès l'abord en champion de ces Jésuites contre lesc[uels il voyait se coaliser les puissances de la politique, les rancœurs des hommes de lettres et les fureurs aveugles de la multitude. Rien n'allait mieux à son tempérament de lutteur, comme à son ardeur et à sa générosité de néophyte. Que l'accusation se produisît à la tribune parlementaire, ou dans les colonnes du Constitutionnel, à\x Journal des Débats et autres oracles, le redoutable polémiste se chargeait de répondre, avec ces traits cinglants qui firent si souvent à l'amour-propre des accusateurs de cuisantes blessures. Nous aurons au cours de ce récit à mentionner quelquesunes de ces exécutions. Celle d'Eugène Sue et du Juif errant aurait ici sa place, et ce serait un soulagement que de citer quelques-unes de ces pages vengeresses, dont on peut bien dire que l'homme et l'œuvre en sortirent marqués au fer rouge. Mais ce serait par trop ralentir la marche de notre Histoire; nous nous contentons d'y renvoyer le lecteur i.
Au milieu du concert de calomnies et de malédictions contre les Jésuites dont le signal était parti du Collège de France, il y eut donc aussi des voix nombreuses pour protester en faveur de la justice et de la vérité. Les Jésuites français ont recueilli avec reconnaissance dans leurs Annales quelques-uns de ces témoignages. C'est ainsi que nous y trouvons consigné le souvenir de deux leçons faites en pleine Sorbonne sur ÏHistoire de la Compagnie par l'illustre archéologue Charles Lenormant. Ce n'était point un panégyrique ; on y relevait même, en termes adoucis, ce que le Père de Ravignan ne craignait pas d'appeler la « maladresse » des membres de l'Ordre-, Mais
sa chambre. Ce balai ne m'a pas moins touché que le plus beau de ses sermons. Je sentis parfaitement dans ce moment-là que M. Thiers aurait i)eau faire...; cela n'empêcherait pas les Jésuites de durer plus longtemps que lui.,.» (P. /(Ô^ de la première édition.)