CHAPITRE K
d'être béni de Dieu. Cet écrit paraitra-t-il ? Je l'ignore. Les Supérieurs jugeront...» (SONovembre 1843.) Défait ils avaient beaucoup hésité à permettre cette publication qui leur paraissait d'une hardiesse quelque peu téméraire. Enfin le 23 Janvier, le Provincial de Paris écrivait au Père Roothaan : « Nous l'avons lancée aujourd'hui, après les plus longues et les plus mûres délibérations, et l'avis positif de quelques hommes graves, sérieux et haut placés dans le monde politique. Nous avons cru qu'il ne fallait plus différer d'un seul jour. Mgr l'archevêque de Paris, à qui le Père de Ravignan est allé l'offrir dès le grand matin, a beaucoup approuvé le parti que nous avons pris de nous montrer ce que nous sommes et de combattre à front découvert... Quel sera l'effet de cette brochure qui malgré sa modération aura, je le pense, un grand retentissement? Nous ne pouvons encore le savoir, mais j'espère qu'il sera plus favorable que nuisible à la Compagnie et à la religion. »
L'espérance du respectable Supérieur était beaucoup trop timide ; on ne tarda pas à en avoir la preuve. Le Père Maillard, plus optimiste, écrivait : « La publication vient d'éclater à Paris comme une bombe... Le succès passe toute espérance. » (28 Janvier 1843.) Et le Père Boulanger lui-même le constatait au bout de quelques jours : « La brochure a été accueillie avec enthousiasme. Le Père Lacordaire l'a annoncée au Cercle Catholique, en présence de l'archevêque de Paris, comme un événement heureux et important. » (8 Février 1844.) « Si nous étions en Angleterre, s'était écrié l'éloquent dominicain, je proposerais trois salves en l'honneur du Père de Ravignan. » A quoi l'assemblée répondit en effet par un triple ban. Le Père Lacordaire n'admettait pas que l'existence des Ordres religieux dépendît du bon plaisir des gouvernements. C'est à l'opinion publique qu'il avait naguère dédié son manifeste pour le rétablissement des Frères Prêcheurs. Il ne pouvaitqu'applaudir en voyant le Père de Ravignan, ou plutôt les Jésuites français, faire le même geste de
liberté. La famille dominicaine voulut consigner le souvenir de cette manifestation dans une adresse qui fut remise au Père de Ravignan quelques jours plus tard par une députation de quinze jeunes hommes, membres du Tiers Ordre de saint Dominique '.
Etant donné tout le bruit qui se faisait depuis un an autour des Jésuites, ces êtres fantastiques tellement puissants que tout le clergé et toute l'Eglise de France étaient entre leurs mains, tellement dangereux et malfaisants qu'il fallait à tout prix s'en débarrasser, l'opuscule du conférencier de Notre-Dame prenait bien en effet les proportions d'un événement. Voici comment il s'exprimait dans son Avant-Propos :
I . Ce document doit trouver place dans notre Histoire. On y voit, en effet, un témoignage du fraternel accord qui existait entre les deux orateurs de Notre-Dame et même entre les auditoires, quelque peu différents sans doute, qui se pressaient au pied de leur chaire. L'Adresse fut présentée le i'^'' février i844; le Père Lacordaire venait de donner les Conférences de l'Avent; le Père de Ravignan allait donner celles du Carême :
« Très Révérend Père, la Fraternité du Tiers Ordre de saint Dominique a été profondément émue d'un acte que naguère une voix aimée appelait un grand événement pour l'Église de France. Nous n'osons point vous féliciter, Très Révérend Père, nous vous apportons humblement l'expression de notre reconnaissance et de notre amour; et nous avons attendu, pour vous offrir ce témoignage, un jour qui, s'il n'est pas une fête pour vous (saint Ignace martyr), rappelle au moins celle du saint fondateur de votre illustre Compagnie. Il nous est doux d'avoir une occasion de vous apporter l'hommage de notre piété filiale, à vous qui tant de fois avez édifié nos âmes, et de vous dire combien nous sommes heureux de voir se manifester publiquement cette étroite et féconde union des cœurs catholiques, des différents fils d'un même Père, des serviteurs d'un même Dieu. Tout émus encore, et sous l'impression puissante d'une parole scrur et amie de la vôtre, tout tristes encore des. adieux de celui que nous aimons comme un Père, c'est pour nous une consolation de nous rapprocher de vous, qui partagez a^ec lui les travaux de l'apostolat et qui ne laisserez pas longtemps silencieuse la chaire de Notre-Dame. Depuis que vous en êtes descendu, une persécution s'est élevée, dont nous avons soulTert pour vous et avec a-ous, cor notre cause est commune. Mais, grâce à Dieu, celte persécution n'a été qu'un nouveau triomphe pour l'Église, pour la Compagnie de Jésus et pour vous. Très Révérend Père, qui les avez si noblement défendues. »