‹ La Compagnie de Jésus en FranceChapitre 289 sur 382 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

l'opuscule. Gomme le fait justement remarquer le biographe du Père de Ravignan, ce qu'il faut chercher dans ces cent cinquante pages, « ce n'est pas une apologie proprement dite, c'est-à-dire une réponse détaillée aux accusations mille fois renouvelées contre la Société de Jésus... Remontant à la source même des calomnies et des haines, le Père de Ravignan, au lieu de réfuter les objections une à une, les renversa toutes d'un coup en substituant à la controverse un simple exposé de la question et disant : Voilà ce que nous sommes, ' »

Sa tâche achevée, il fait un retour sur lui-même : « Ou je me trompe, ou après cet exposé le lecteur de bonne foi concevra comment un magistrat, un Français, un homme du dix-neuvième siècle a pu librement, consciencieusement, se faire Jésuite, sans abdiquer pour cela sa raison, sans renoncer à son temps et à son pays. »

Cet « exposé », pournous servir de l'expression même du Père de Ravignan, a moins le ton d'un plaidoyer que d'un rapport juridique; la précision, l'ordre et la clarté en sont les seuls ornements. Mais, arrivé à sa conclusion, l'ancien magistrat puise dans sa conviction des accents de véritable éloquence; un grand souffle oratoire passe dans ces dernières pagesoùil demande justice pour sa famille religieuse :

« Que si, dit-il en terminant, je devais succomber dans la lutte, avant de secouer sur le sol qui m'a vu naître la poussière de mes pas, j'irais m'asseoir une dernière fois au pied de la chaire de Notre-Dame. Et là, porta«nt en moimême l'impérissable témoignage de l'équité méconnue, je plaindrais ma patrie, je dirais avec tristesse :

« 11 y eut un jour où la vérité lui fut dite ; une voix la proclama, et justice ne fut pas faite ; le cœur manqua pour la faire. Nous laissons derrière nous la Charte violée, la liberté de conscience opprimée, la justice outragée, une

I . Vie du R. P. Xavier de Ravignan, par le P. de Ponlevoy. io« édition. Tome I,p. 285.

grande iniquité de plus. Ils ne s'en trouveront pas mieux. Mais il y aura un jour meilleur; et, j'en lis dans mon âme l'infaillible assurance, ce jour ne se fera pas longtemps attendre. L'Histoire ne taira pas la démarche que je viens de faire. Elle laissera tomber sur un siècle injuste tout le poids de ses inexorables arrêts. Seigneur, vous ne permettrez pas toujours que l'iniquité triomphe sans retour ici-bas, et vous ordonnerez à la justice du temps de précéder la justice de l'éternité. »

Le petit livre du Père de Ravignan mit dans un sérieux embarras les ennemis des Jésuites ; l'œuvre et l'homme défiaient également leurs critiques accoutumées ; lui était trop au-dessus de l'injure, ses explications trop sincères, trop loyales, trop évidemment l'expression de la simple et indiscutable vérité. N'osant nier ni contester, la presse hostile fit silence. Tout au plus à l'opuscule gênant répondit-on dans le camp universitaire par des épigrammes. Un homme d'esprit lança dans la circulation un mot qui fit fortune : « M. de Ravignan a la naïveté de se croire Jésuite '. » On ne lui opposa guère d'autre réfutation. Ce n'était pas de quoi arrêter le succès du petit livre; il fut bientôt dans toutes les mains ; en dépit d'une spéculation fâcheuse du libraire 2, la première édition tirée à plusieurs mille fut enlevée en quelques jours ; dès le mois de mai 25.000 exemplaires s'étaient écoulés, sans

1. On l'attribue à Royer-CoUard. Mais cette plaisanterie d'un goût douteux ne paraît guère conciliable avec la lettre parfaitement authentique que le grave Royer-Collard écrivait au P. de Ravignan pour le féliciter de son « éloquent plaidoyer «.{Vie, etc. Tome I, p. ig/J.)

2. « Le livre de M. de Ravignan est admirable et admire, mais le libraire le tue. On le vend trop cher. Pour l'amour de Dieu, mon Père, faites baisser ce prix exhorbitant (stc). Il en fallait 100.000 exemplaires à 5o centimes et plus bas. Nous en voulions prendre 5oo avec remise d'éditeur... Je vous en prie, mon Père, que le bénélice de M. P... ne ruine pas la cause du bon Dieu. » (Lettre de Louis Veuillot au P. Guidée, alors Supérieur des Jésuites de Paris.) Le P. de Ravignan a lui-même corrigé la septième édition de son opuscule, De l'Existence et de V Institut des Jésuites. Il a été réimprimé plusieurs fois depuis lors. La Société hihliograpliique a publié la dixième édition française en 187g.

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