‹ La Compagnie de Jésus en FranceChapitre 290 sur 382 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

compter les contrefaçons parues à l'étranger. Le résultat immédiat fut une accalmie de la tempête qui faisait rage depuis un an. Pendant les premiers mois de 1844, on cessa de déblatérer contre les Jésuites et de réclamer leur expulsion. Le Père de Ravignan écrivait, le 4 mars, au Père Général : « On nous laisse tranquilles ; nous avons fait un grand pas et conquis, je crois, notre existence de fait. »

Le Père de Ravignan avait sans doute bien mérité de sa famille religieuse. Le petit livre De l'Existence et de r Institut des Jésuites^ souvent réimprimé et traduit en plusieurs langues, reste encore après soixante-quinze ans aux mains de la Compagnie de Jésus comme un portrait où elle se reconnaît et qu'elle peut présenter à ses amis et à ses ennemis. Le Père Rootliaan en avait exprimé, au nom de tous, sa satisfaction et sa reconnaissance en termes point banaux : « J'y ai vu, j'y ai senti l'excellent esprit et le cœur de mon bien-aimé Père de Ravignan et son amour tendre et robuste pour notre mère commune. » Les Jésuites français, plus spécialement, surent apprécier le service rendu à leur cause par leur éminent confrère. Toutefois, il faut bien le dire, il y eut chez quelques-uns comme une déception, et les correspondances laissent entrevoir des regrets assez vifs. Dans ce tableau en raccourci de l'existence et de l'Institut des Jésuites, on ne trouve pas même une allusion à l'œuvre éducatrice de la Compagnie de Jésus. L'auteur, et son entourage sans doute, avaient estimé que la prudence commandait le silence sur ce point. Mais plusieurs furent d'avis que cette prudence était excessive, et peut-être au fond, malhabile, le sujet étant de ceux qu'on n'a pas le droit de traiter par prétérition. Peut-on faire connaître l'Ordre de saint Ignace en dissimulant un trait caractéristique de sa physionomie ?

D'autre part, cette réticence faisait partie d'un système ; on a vu plus haut que le Provincial de Paris avait fait défense à ses subordonnés d'aborder en public la question de la liberté d'enseignement. Les Jésuites semblaient se

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désintéresser de la grande cause pour laquelle l'Église de France mobilisait à ce moment toutes ses forces. « La lutte contre le monopole universitaire, écrivait le Provincial de Lyon, est plus engagée que jamais; l'épiscopat tout entier paraît descendre sur le terrain, bien décidé à revendiquer ses droits; c'est là, en eiîet, l'intérêt primordial delà religion, la question de vie ou de mort pour le catholicisme dans notre pays. » (18 Mars 1844.) Tout en applaudissant au succès de la brochure, le Père Maillard pense « que nos ennemis ne s'en plaindront pas trop », pourvu qu'on ne trouble pas l'Université dans la possession de son monopole. Il prévoit que la loi qui se prépare va le consolider à tout jamais, et c'est pourquoi il a peine à se résigner au silence qu'on lui demande, dit-il, « à grands cris ». Cette attitude effacée lui paraît peu généreuse. Malgré ses défauts trop réels, le Monopole universitaire a rendu un « immense service à la bonne cause ; c'est ce livre qui a ouvert tous les yeux et soulevé tous les courages chez les catholiques et les évêques », en leur révélant la grandeur du mal. Le Père Maillard se demande si, après cela, il convient à des hommes voués à la défense de l'Eglise « de se taire entièrement », et pour lui, il estime que ceux de la Compagnie qui savent parler et écrire pourraient, «avec sagesse et modération », prendre part au combat, et dans la mesure de leurs forces, « soutenir les fidèles et au besoin les pasteurs ». (18 Mars 1844.) Au surplus, soldat respectueux de la discipline, le Provincial de Lyon était soumis d'avance à la consigne qu'il recevrait de son Général. 11 paraît bien qu'on lui laissa quelque latitude ; nous avons vu en effet que le terrible auteur du Monopole put encore tirer plus d'une bordée au cours de la bataille.

L'année 1843 avait donc ouvert pour la Compagnie de Jésus en France une période de tribulations. Il en vint

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du dedans et du dehors. Avant de reprendre le récit de la crise oîi il y allait de son existence même, nous en rappellerons quelques-unes des plus douloureuses.

Mgr Affre, le futur martyr de la charité pastorale, porta toujours dans une administration extrêmement difficile et délicate les intentions les plus droites, et, comme le dit son historien, il ne connut « d'autre ambition que d'étendre le règne de la foi et de la vertu »'. Cependant, il faut le reconnaître, sa droiture de cœur ne préserva pas toujours son esprit de certaines préventions contre les Ordres religieux en général et les Jésuites en particulier. Sans doute il n'allait pas jusqu'à les blâmer. « Je crois, écrivaitil un jour au Père de Ravignan, qu'un évêque catholique ne peut se permettre ce blâme, ni même en avoir la pensée. » Mais, outre qu'il tenait de la tradition gallicane une défiance instinctive pour l'exemption des religieux, son tempérament autoritaire supportait avec peine que, dans la sphère de l'activité sacerdotale, on fût quelque peu indépendant de sa direction -. Tout en appréciant les services de ceux en qui il voyait « de puissantes troupes auxiliaires », il eût bien voulu les enrôler dans la milice épiscopale en les assimilant le plus possible au clergé séculier. C'est ainsi qu'il se laissa entraîner à plusieurs reprises à des mesures peu respectueuses du droit et des règles canoniques.

Les antécédents de Mgr AfFre n'étaient pourtant pas de

1. Vie de Denis-Auguste Affre, archevêque de Paris, par l'abbé Cruice, p. 302.

2. A la date même du conflit qui nous occupe, l'ambassadeur de France près le Saint-Siège, le marquis de Latour-Maubourg, écrivait à M. Guizot, ministre des Affaires étrangères : « M. Molinier, ancien vicaire général de M. de Quélen, venu à Rome pour la béatitication de Jean-Baptiste de la Salle, expose les plaintes du Chapitre de Paris... L'archevêque ne fait aucun état de leurs personnes ni de leurs droits; non seulement il tient les chanoines éloignés de toute participation aux affaires de l'archevêché; mais il ne veut même pas les consulter sur les plus minimes détails de l'administration, et il leur a imposé, contrairement aux règles canoniques, des obligations qu'il fait exécuter avec une sévérité qui tient de l'arbitraire... » (i8 Janvier i844.)

nature à faire craindre aux Jésuites de Paris un manque de bienveillance de la part de leur archevêque. Vicaire général d'Amiens sous Mgr de Ghabons, il s'était lié d'amitié avec les Pères de Saint-Acheul. Ses premiers essais de polémique religieuse dans le journal de Laurentie avaient eu pour objet l'apologie de l'Ordre de saint Ignace. Chargé de la rédaction des lettres pastorales, c'est lui qui avait écrit la chaude et éloquente protestation adressée par le vénérable évéque au clergé et aux fidèles de son diocèse contre les Ordonnances de 1828. Mais sa nomination à l'archevêché de Paris, sous l'influence prépondérante de Montalembert, avait eu une signification politique très accentuée. C'était une réaction contre l'esprit légitimiste dont jNIgr de Quélen était resté jusqu'à la fin le champion obstiné. On avait voulu pour archevêque un « homme nouveau ». Or, les Jésuites passaient dans l'opinion pour des fidèles de la dynastie échue ; c'étaient des carlistes, donc des opposants. Le prélat put le croire, et apparemment on l'y aida. Sans ajouter foi au propos qu'on lui prête, lorsque le Père Boulanger vint pour la première fois lui présenter les hommages de sa communauté', nous pouvons bien admettre que la réception faite aux Jésuites fut peu cordiale. Ce qui n'empêcha pas le Père Boulanger d'écrire quelques jours plus tard au Père Général : « Nous sommes bien contents d'avoir Mgr Affre pour archevêque de Paris; nous espérons de grands biens de son administration. Il a pour nous une vraie et solide

I. « Les Jésuites arrivent à leur tour avec le Père Boulanger leur Supérieur, ils sont reçus avec une raideur qui dissimulait mal l'hostilité : — Je ne sais pas ce que vous pensez de moi, leur dit Mgr Affre; car il est très difficile de savoir ce que pensent les Jésuites; mais si je ne le sais pas maintenant, je le saurai dans dix mois ou l)ien dans un an ; et si j'apprends que vous m'êtes hostiles, comme après tout vous n'êtes ici qu'en qualité d'auxiliaires^ je vous prierai de me dispenser de votre concours. » (Lecanuet, Montalembert. Tome II, p. 70. Cité d'après la Chronique Catholique (?), 3i Mai iS^o.) Inutile de souligner l'invraisemblance d'un tel langage dans la l)ouclie d'un prélat qui pouvait avoir des préventions, mais qui n'était ni sot ni mal élevé.

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