‹ La Compagnie de Jésus en FranceChapitre 29 sur 382 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

à la cause de la reine, les autres parce qu'ils craignaient que leurs enfants ne fussent enlevés... Les externes, tous espagnols, étaient divisés; les uns se déclaraient pour la reine, les autres pour Don Carlos. Un de nos Pères a été chargé de les suivre davantage etde leur rappeler ce qu'ils ont promis, savoir de mettre toute leur politique à bien apprendre leurs leçons et à faire leurs devoirs... Je ne suis point rassuré sur l'existence de ce collège. Le gouvernement de la reine qui ne paraît pas nous être favorable, une police ombrageuse qui nous impute les indiscrétions de nos enfants, la crainte qui retient les familles, trois causes qui peuvent concourir à notre ruine, et une seule suffirait. Je vais pourtant comme si j'étais rassuré. La Providence nous a mis là. J'attendrai qu'elle nous en retire ou qu'elle nous ouvre un asile dans quelque autre coin de la terre. » (28 Juin 1834.)

Quelques jours plus tard, le G juillet, la reine régente Christine signait l'ordre de fermeture du collège et l'expulsion hors du territoire des maîtres et des élèves étrangers. Les autorités locales chargées de l'exécution y procédèrent avec une rigueur quelque peu barbare. Le décret fut notifié au Recteur, le Père Louis Valantin, le 12 juillet; on lui accordait douze heures pour vider la maison. Pas n'était besoin de longs préparatifs, car tout ce qu'elle contenait était mis sous séquestre. Les protestations du Recteur, appuyées des timides observations du consul de France, aboutirent à prolonger le délai de (juelques heures. Le 14 juillet, au matin, eut lieu l'embarquement sur un bateau qui, quelques heures après, déposait sur la rive française toute la petite colonie. Le collège du Passage terminait ainsi sa courte existence de six années ^ Le Père Guidée, alors Socius du Provin-

I. L'auteur de la vie du Père Jeantier, dit l'Apôtre des petits enfants, raconte à l'occasion de ce départ l'anecdote suivante : « Lorsque l'embarquement touchait à son ternie, le P. Jeantier se rappela tout à coup que le Saint Sacrement avait été laissé dans une des chapelles de la maison. Que faire?... Pendant qu'il exprimait son embarras autour de lui,

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cial de France, écrivait clans son Journal à la date du 20 juillet: « Ce soir, nous est arrivée la nouvelle de la suppression de notre collège du Passage. Sit nomen Domini benedictum! C'était le seul qui nous restât. » Quelques jours plus tard, on recevait une autre nouvelle, celle de la mort de quinze Jésuites espagnols, massacrés le 17 du même mois, avec cinquante-neuf autres religieux de divers Ordres, par la populace de Madrid ; en plusieurs autres villes d'Espagne la multitude manifestait son amour pour la liberté et le régime constitutionnel en pillant les monastères et en tuant les moines.

Si le collège du Passage a laissé peu de souvenirs, il en est tout autrement de celui de Fribourg. Fribourg et Saint-Acheul sont les deux noms qui résument le mieux l'œuvre éducatrice des Jésuites français dans la première moitié du dix-neuvième siècle. Fribourg, plus encore que Saint-Acheul, a joui d'une réputation que l'on peut dire mondiale. A une époque où les communications étaient loin d'être ce qu'elles sont de nos jours, sa clientèle lui vint non seulement de tous les Etats de l'Europe, mais même de l'une et l'autre Amérique.

un des plus jeunes enfants qui n'avait pas déjeuné ce jour-là, parce qu'il avait, disait-il, « le cœur trop gros n, d'ailleurs plein d'innocence et de candeur, s'olTrit au Père pour consommer les Saintes Espèces. Il s'appelait Henri de Carmejane, et est devenu depuis officier de l'armée française. Le P Jeantierle ramène donc avec lui au collège, le communie avec les dernières hosties qui restaient dans le tabernacle, puis tous les deux reviennent au port, emportant, selon leur expression, « le Bon Dieu du Passage ». Monté sur le navire, le jeune communiant se mit à genoux au pied du grand mât pour y faire son action de grâces; ses condisciples l'entouraient d'un saint et respectueux silence... » (Vie du Père Jeantier, par le P. Xav.-Aug. Séjourné. Oudin, éditeur, 1882, p. 35.)

L'anecdote doit avoir un fond de vérité, mais, telle qu'elle est racontée, elle ne laisse pas que d'être embarrassante. Même dans la presse d'une expulsion brutale, des religieux n'oublient pas le Saint Sacrement. Le narrateur a sans doute omis quelque circonstance qui expliquerait tout. Tel quel, il est incroyable, ou par trop malédifiant; la piété du cher petit écolier ne suffit pas à racheter la négligence de ses maîtres.

Voir aux Pièces justificalwes, N" III, le récit de l'expulsion par le Père Louis Valantin.

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