CHAPITRE X
amitié. J'ai la confiance qu'il parviendra à se rallier certaines opinions politiques qui ont vu avec peine sa promotion. » (31 Mai 1840.) En recevant les Jésuites IMgr Aff're n'avait donc, ni par ses paroles, ni par l'expression de son visage, donné à entendre qu'il eût contre eux quelque animosité. Au surplus, quatre mois après, le Père Boulanger se déclare pleinement rassuré : « Sa Grandeur, écrit-il le 29 septembre, paraît avoir entièrement déposé les idées défavorables que quelques personnes lui avaient données de nos dispositions à son égard... Sa Grandeur paraît seulement éprouver quelque peine de ne pouvoir obtenir le Père de Ravignan pour la Faculté de Théologie qu'elle travaille à constituer, d'accord avec le Gouvernement. »
L'archevêque ne manquait pas en effet d'afïirmer à l'occasion une sympathie pour l'Ordre de saint Ignace que malheureusement les actes semblèrent parfois démentir. « On me croit opposé aux Jésuites, disait-il un jour; ce sont de trop bons prêtres pour que je ne les aime pas ; mais, ajoutait-il, l'état des esprits en France est tel que ma protection leur serait plus funeste qu'utile', » C'est que le naturel dominateur reprenait le dessus; l'archevêque entendait être seul maître ; de très bonne foi il se persuadait que le bon ordre et le bien des âmes exigeaient que son contrôle s'étendît à tout et à tous. Il faut dire aussi à sa décharge que le Gouvernement le poussait fort dans cette voie. A plusieurs reprises M. Martin du Nord, ministre des Cultes, avait requis l'autorité archiépiscopale de mettre un terme aux progrès des Jésuites. Déjà au mois d'août 1842, sans donner aucune raison de sa conduite, Mgr Affre retira au Supérieur de la maison de la rue des Postes un pouvoir accordé par son prédécesseur, celui d'approuver pour la confession les Pères de la Compagnie qui avaient à Paris leur résidence habituelle ou qui devaient y séjourner quelque temps. Le prélat se réservait à
I . Cruice, Vie de Mgr Affre, p. 892. La Compagnie de Jésus. 35
lui-même et à ses vicaires généraux d'abord, puis bientôt après à lui seul, le droit de donner cette approbation. La mesure n'était que sévère; elle fut exécutée ponctuellement. Mais un an plus tard, alors que la bourrasque battait son plein, parut une Ordonnance archiépiscopale, datée du 9 septembre 1843, en vertu de laquelle les Jésuites, à peu près assimilés aux vicaires des paroisses, ne pourraient exercer leur ministère que dans les églises et chapelles publiques et sous la dépendance des curés; l'archevêque exigeait en outre d'être prévenu à l'avance de tout changement dans le personnel de la communauté ^
Mandé au palais pour recevoir communication du document, le Provincial présenta des observations respectueuses ; à son avis les prescriptions de Sa Grandeur portaient atteinte aux droits d'un Ordre religieux approuvé par l'Eglise. Ses observations n'ayant point été agréées, il se retira sans avoir rien refusé, rien promis. De retour à la maison, il réunit son Conseil. L'opinion unanime fut que, si l'archevêque exigeait la stricte observation de son Ordonnance, mieux valait abandonner le diocèse de Paris que de subir des conditions incompatibles avec les règles canoniques. S'il faut en croire Mgr Cruice, son biographe, l'archevêque agissait ainsi dans l'intérêt des Jésuites : « S'il voulait fermer leur chapelle, c'était uniquement, comme il l'assurait, à cause des alarmes qu'un concours assez nombreux de personnes notables, se rendant à la rue des Postes, jetait dans le public, et à cause des nouveaux dangers auxquels les esprits pervers exposaient le corpsentier du clergé en exploitant ces vaines terreurs ^. » Il est dans la nature des choses qu'une mesure prise par un archevêque contre les Jésuites ne saurait être tenue longtemps secrète ; il y a des fissures par où les chancelleries les mieux fermées en laissent transpirer le bruit au dehors... C'est ce qui arriva pour l'Ordonnance
1. Voir le texte de l'Ordonnance aux Pièces justificatives. N'' XVI.
2, Cruice, op, cit.,p. Sgi.
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du 9 septembre. La rumeur se propagea avec la rapidité de l'éclair et les commentaires allèrent leur train accoutumé; les uns applaudissaient à l'initiative du prélat, d'autres la blâmaient; les applaudissements n'étaient guère moins offensants que les blâmes. Mgr Affre fut profondément affecté de cet éclat. Il allait donc passer pour l'auxiliaire des ennemis de l'Église, Ce fut un grief de plus contre ceux que ses rigueurs avaient atteints ; car c'étaient eux sans doute qui en avaient fait confidence à leurs amis. Heureusement le Provincial avait poussé la délicatesse du respect pour l'autorité épiscopale jusqu'à interdire à tous ses subordonnés, sous la forme solennelle, c'est-à-dire « en vertu de la sainte obéissance », de mettre la conversation sur ce sujet avec les étrangers. Ce n'étaient donc pas eux qu'il fallait accuser d'indiscrétion. L'archevêque voulut bien en tomber d'accord.
Cependant, avant d'en venir aux extrémités, les Jésuites faisaient leur possible pour sauver la situation. L'avis formulé par la Consulte provinciale de Paris fut communiqué à l'archevêque par le premier Supérieur de la Société. Après avoir rappelé les principes du Droit qui régissent la matière, le Père Roothaan déclarait inacceptables les conditions mises par l'Ordonnance du 9 septembre à l'exercice du ministère des religieux de la Compagnie et prévenait Sa Grandeur qu'ils se retireraient si elles étaient maintenues'.
Il y a lieu de croire que ces interventions préparèrent les voies à un accommodement, et facilitèrent le rôle du Père Guidée que son biographe qualifie de « pacificateur providentiel ». Le Père Guidée avait eu à Sainl-Acheul des relations fréquentes et affectueuses avec M, Affre, vicaire général. Arrivé depuis peu à la résidence de Paris dont il allait être nommé Supérieur, il se rendit à Saint-Germain-en-Laye pour faire visite au prélat qui y passait ses
I . Voir aux Pièces justificatives, N° XVII Lettre du P. Roothaan à Mgr Affre au sujet de l'Ordonnance du 9 septembre i843. Archiv. Paris. i64o.
vacances. « La conversation, raconte-t-il, dura près de trois heures, et elle roula tout entière sur les griefs que Monseigneur avait contre nous et sur son Ordonnance. » Il s'étendit longuement sur les sujets de plainte qu'il croyait avoir contre les Jésuites. « Néanmoins, ajouta-til, je vous proteste devant Dieu que ces motifs ne sont entrés pour rien dans la mesure que j'ai cru devoir prendre. Je n'ai en vue que votre intérêt et le bien de mon diocèse. Je vous ai défendus auprès du ministre et du roi lui-même. Je ne veux pas être forcé de donner les mains à la clôture de votre église; ce qui ne manquera pas d'arriver un peu plus tôt ou un peu plus tard, si votre maison continue d'être aussi fréquentée. Je veux bien vous défendre, mais il faut que l'on m'aide et qu'on ne me refuse pas les moyens de le faire avec succès. »
Le Père Guidée aurait pu répondre que, atout prendre, le mal que Sa Grandeur voulait conjurer n'était pas pire que le remède proposé, ou plutôt imposé par son Ordonnance. Mais, voyant le prélat déjà ébranlé par les réclamations qui lui étaient parvenues et inquiet de ce qui pouvait s'ensuivre, il se garda de tout ce qui aurait pu donner à l'entretien un ton d'aigreur, et s'adressant plutôt à la bonté qu'à la justice de l'archevêque, il le supplia de revenir sur sa détermination ou du moins d'en adoucir les rigueurs. C'était lui faciliter une retraite honorable. Mgr Afîre était bien aise qu'elle lui fût ouverte. « Il sent, dit la relation du Père Guidée, qu'il a fait fausse route, mais il ne veut pas se déjuger ; on lui donnera donc satisfaction dans la mesure du possible. Il est convenu que nous aviserons à diminuer l'afRuence dans notre maison; sans révoquer l'Ordonnance, Mgr ne refuse pas d'en modifier les dispositions blessantes; il en ajourne l'exécution jusqu'au mois de mai (le texte de l'Ordonnance la fixait au l®'' janvier) ; en attendant rien n'est changé'. »
C'était beaucoup que d'avoir gagné du temps. Bien