CHAPITRE X
Les Lettres annuelles de la Province de Paris pour 1843-1844 s'ouvrent sur cette réflexion mélancolique : « Cette année nous a apporté plus de tribulations que toute la décade précédente, omni superiori decennio. » Et l'on ajoute : « Il y en a plusieurs dont il vaut mieux ne pas parler. » Allusion sans doute à certains faits assez connus dans l'intérieur de la famille pour qu'il soit inutile d'en raviver le pénible souvenir.
C'est toujours un sujet de tristesse dans les communautés religieuses que la défection d'un de leurs membres, quelle qu'en soit d'ailleurs la cause. Aucun Ordre ou Congrégation n'échappe à cette épreuve. L'historien de Dom Guéranger raconte, sans que son récit perde rien de sa sérénité, comment le fondateur de Solesmes se trouva au bout de plusieurs années hors d'état de tenir le chapitre ; car il faut être au moins trois, et il ne lui restait plus qu'un seul compagnon. La Compagnie de Jésus ne saurait se soustraire à la loi commune ; de temps à autre elle aussi, elle voit s'éloigner sans retour quelqu'un de ceux qui s'étaient attachés à elle par des liens qu'elle pouvait croire indissolubles ; l'amertume est plus grande aux époques troublées comme celle dont nous nous occupons, et alors elle se prend à murmurer la plainte de César : Et tu.filimi!
D'ordinaire pourtant la séparation se fait, si l'on peut dire, à l'amiable. Ce n'est pas la Société qui en prend l'initiative ; le cas est excessivement rare, du moins à l'égard de ceux qui ont été admis aux derniers vœux après les longues années d'épreuve imposées par la régie de saint Ignace. Mais il arrive que quelqu'un de ceux-là croie avoir de bonnes raisons de rentrer dans la vie séculière ; les frottements de la vie commune peuvent devenir intolérables à certaines natures d'une sensibilité quelque peu maladive; ou bien on a besoin de sa liberté pour entreprendre des œuvres importantes à quoi on se sent appelé..
On demandera donc et on obtiendra de l'autorité compétente d'être relevé des assujétissements de la vie religieuse, et Ton se retirera, non sans douleur, et en gardant au fond du cœur une profonde estime et une sincère affection pour la Compagnie de Jésus que l'on quitte contraint par la nécessité morale. C'est ainsi que les choses se passent la plupart du temps. Telle fut en particulier l'histoire du Père Dominique Bouix, religieux édifiant jusque dans sa sortie qui eut lieu à la veille de l'orage de 1843. Voici, en effet, en quels termes le Père Général, après des sollicitations réitérées, chargeait le Provincial de Lyon de lui notifier la décision prise à son sujet : « Le Père D. Bouix demande sa dimission... Sa lettre respire l'affection la plus vive pour la Compagnie, la reconnaissance la plus sincère pour le bien qu'il en a reçu. Je crois qu'il n'y a guère moyen d'éviter cette séparation. Le tempérament paraît absolument incapable de la vie de communauté. Je vous autorise donc à lui donner sa dimission ; mais faites-le avec tous les ménagements de la charité. » (28 Février 1842.) Deux mois après le Père Maillard rendait compte de l'exécution : « Le pauvre Père D. Bouix a voulu en finir; il m'a demandé sa dimission que je lui ai donnée comme j'y étais autorisé. Le voilà parti pour Paris où il espère faire du bien, et où d'ailleurs il veut nous rester toujours uni du fond du cœur. Nous lui avons témoigné toute la charité possible; il nous a quittés plein de reconnaissance et d'attendrissement. » (27 Avril 1842.)
D'un caractère peu sociable, mais homme de science et travailleur, l'abbé Bouix a rendu à l'Eglise des services éminents parses innombrables publications. 11 futpendant plusieurs années rédacteur en chef du journal La Voix de la Vérité, puis, de 1860 à 1870, directeur de la Revue des Sciences ecclésiastiques . Ses volumineux Traités sur les différentes parties du Droit ecclésiastique forment une ample collection appréciée des canonistes '.
I. Institutiones Jtiris canonici in varias Tvactatus divisae^ auctore D, Jiouix, Theologiae et utriusque Juris Doctore. g vol. 8". Le Tractatus de