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CHAPITRE X

L'année suivante ce lut la Province de Paris qui eut à subir une défection plus douloureuse. Le Père François Moigno était exceptionnellement doué du côté de l'intelligence ; une prodigieuse mémoire lui avait permis d'apprendre comme en se jouant presque toutes les langues de l'Europe; l'hébreu lui était familier aussi bien que le latin et le grec. Élève favori de Gauchy, il avait surtout une aptitude peu ordinaire pour les hautes spéculations mathématiques, en même temps que pour les sciences de la nature. Aux qualités de l'esprit il en joignait d'autres qui n'avaient pas moins de valeur. « Cœur excellent, disait de lui le Père Fouillot après son Troisième An, bon religieux, zélé, dévoué, aimant l'oraison et la vie intérieure. » Mais les plus belles médailles ont leur revers. On sait qu'il y a souvent chez les hommes de génie d'étranges lacunes au regard de la vie pratique ; par suite ils sont plus que les autres exposés à de fâcheuses inconséquences. Le Père Moigno n'évita pas cet écueil. Débordant d'activité, serviable sans mesure et d'ailleurs comme disait un de ses Supérieurs, « totalement dépourvu de malice », il se laissa, par bonté d'âme, pour aider des amis peu délicats, entraîner dans des aflaires d'argent •dont il ne pouvait guère sortir avec honneur. Le moment vint où la position n'était plus tenable; on fit les sacrifices nécessaires et tout se termina sans scandale. Mais le Père Moigno s'était fait justice en se retirant. C'est sous le nom d'abbé Moigno qu'il a acquis une véritable célébrité.

Le Nouveau Larousse lui consacre un article qui fourmille d'erreurs, mais où l'éloge lui est départi d'une main libérale ; pareil honneur ne lui serait apparemment jamais échu si le « savant homme » fût demeuré Jésuite. Aux yeux de ceux qui le louent c'est en effet un mérite que de s'être libéré du joug de Loyola; le compliment toutefois n'eût pas été du goût de l'abbé Moigno. Jusqu'à l'extrême

Jure Regularium, a* édition, 1867, comprend à lui seul deux vol. 8* de ';02 et 63o pp.

vieillesse il garda au cœur le souvenir de ses vingt années de vie religieuse et le regret de n'y avoir pas persévéré. Il espérait tinir ses jours dans une maison de la Compagnie ; il en avait sollicité l'autorisation du Père Général, et il existe une lettre où il rappelle au Provincial de Paris que cette faveur lui a été accordée et qu'il compte bien en user. Mais devenu chanoine de second ordre de Saint-Denis, décoré de la Légion d'honneur, membre de plusieurs académies, et ne cessant d'ajouter toujours à une œuvre immense, rédigeant presque à lui seul une Revue scientifique. Les Mondes^ l'abbé Moigno arriva, à quatre-vingts ans sans avoir pris le temps d'exécuter son dessein.

Après le canoniste et le savant la famille de saint Ignace devait encore, avant la fin de cette douloureuse période, voir s'éloigner d'elle le brillant prédicateur Charles Déplace, dont nous avons parlé plus haut'. Il quitta Toulouse pour venir à Paris où l'attendaient de grands succès oratoires et une stalle du Chapitre de Notre-Dame.

Un peu auparavant, de la même résidence de Toulouse était sorti le Père Charles de Tinseau, dont le départ fut pour toute la Province de Lyon le sujet d'une affliction profonde. 11 s'était donné à la Compagnie de Jésus presque en même temps que le Père de Ravignan et dans des conditions analogues. Dans une lettre du 29 Juin 1824, le Père Yarin annonçait son entrée au noviciat de Montrouge : « On vient d'admettre Charles de Tinseau, jeune magistrat plein d'avenir, conseiller à la Cour royale de Besançon. Il présidait au commencement de cette année les assises à Lons-le-Saulnier. Pendant la Mission que nos Pères y ont donnée, il a édifié toute la ville ; il a renoncé à un brillant mariage pour suivre l'appel de Dieu... » Ordonné prêtre de bonne heure il s'était employé dans les Missions, à Saint-Acheul d'abord, puis à Toulouse où il dirigeait aussi une congrégation de jeunes gens. Il s'y dépensait sans compter avec ses forces qui furent épuisées avant le temps.

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