‹ La Compagnie de Jésus en FranceChapitre 298 sur 382 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Dès 1844, il en était réduit à demander grâce, si nous en jugeons par l'avis ffue le Père Général envoyait au Provincial de Lyon : « L'excellent Père Tinseau m'a écrit une lettre qui m'a bien édifié. Il a un anévrismeau cœur. Dans cet état de santé la prédication est un exercice trop violent pour lui, et s'il le continuait nous serions exposés à le perdre bientôt. Daigne le Seigneur nous préserver de ce malheur et nous garder longtemps encore un si digne enfant de la Compagnie! » (28 Juillet 1844.) Ce vœu si honorable pour celui qui eu était l'objet ne fut pas réalisé. Très affecté par un mal qui rend la mort toujours présente, le Père de Tinseau manqua de vigueur morale pour supporter certaines contrariétés, suite inévitable de l'imperfection humaine. Après deux années pénibles pour lui et pour les autres, il fallut en venir à la rupture définitive. « L'affaire de Toulouse est réglée, écrivait le Père Maillard ; on s'est séparé bons amis. » (24 Juillet 1846.)

On pourrait ajouter d'autres noms à cette liste à demi funèbre. Dans toute grande batailleil y a, en plus des morts, les disparus. Le bataillon français de la Compagnie de Jésus en compta quelques-uns au cours des années mauvaises dont nous faisons l'histoire, pas cependant à beaucoup près autant que l'auraient voulu certains nouvellistes qui annonçaient la désertion de ses membres les plus distingués. Le Père de Ravignan tout le premier avait selon eux abandonné son Ordre; un homme qui forçait le respect et l'admiration universelle pouvait-il rester Jésuite? La nouvelle étant parfaitement absurde trouva immédiatement créance et de Paris courut jusqu'à Rome. Le Père Roothaan se contentait d'en donner avis à l'intéressé; l'idée même de son inconstance ne pouvait lui venir à l'esprit : « Il me serait impossible d'imaginer seulement que mon excellent Père de Ravignan pût s'y laisser prendre. En vérité ne faudrait-il pas être fou? Pardonnez, mon bon Père, le mot qui s'échappe de ma plume. »

Le mot ne dut point paraître excessif au Père de Ravignan, car il répondait assez bien à ses propres sentiments

en matière de vocation, et lui-même s'exprimait à ce sujet avec une singulière énergie. A propos de certaines défections, raconte son biographe, on l'avait entendu s'écrier : « Est-ce donc que la Compagnie serait un meuble à tiroirs? Est-ce que les vœux sont un lien si facile à rompre ou à renouer' ?.. »

Pour clore le chapitre des tribulations, il nous reste à parler du cas Affenaër. C'est une étrange histoire qui figurerait bien dans un roman d'aventures; les incidents en sont plus invraisemblables que ceux qui remplissent des ouvrages de pure imagination. Gela pourrait s'intituler : comment on exploite la simplicité des Jésuites pour leur extorquer la forte somme.

Sur la fin de décembre 1840, ou au commencement de janvier 1841, se présentait à la maison de la rue des Postes un jeune Belge de vingt-rhuit à trente ans, à l'air modeste et à la physionomie intelligente. 11 s'appelait Affenaër; il avait eu des malheurs dans son pays et venait en France chercher une situation; il était recommandé aux Jésuites de Paris par leurs confrères de Bruxelles; il arrivait de la Trappe de La Meilleraie où il venait de faire une retraite. Le Père Moirez, procureur de la Province, le prit pour faire ses écritures, aux appointements de 50 francs par mois, qui furent élevés par la suite jusqu'à 150 francs. C'est dire que le secrétaire avait donné satisfaction au procureur. Comment celui-ci n'aurait-il pas eu pleine confiance alors que, momentanément éloigné de Paris, le pieux jeune homme lui écrivait : « Je ne pourrais vous dire combien je suis heureux, mon Révérend Père, d'avoir trouvé un ami dans le bon Père Cahier... Tout en vaquant à mes occupations, j'ai fait une bonne retraite; je ne croyais pas en avoir tant besoin. Que de fautes! Je prie Marie, ma bonne Mère, de m'aidera m'acquitter de ma delte"^. »

1. Vie du R. P. Xavier de Ras'ignan, lo* édition. Tome I, p. 278.

2. Lettre du 16 Mars i844. lue à l'audience de la Cour d'assises de lu Seine du 9 avril i845. (^Gazette des Tribunaux .)

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Cette lettre était adressée au Père Moirez, qui faisait alors son Troisième An à Notre-Dame-d'Ay. Deux mois plus tard, le 24 mai, Affenaër disparaissait soudain, sans prévenir personne. Que s'était-il passé? Un jugement venait d'être rendu contre lui à Bruxelles pour d'anciennes escroqueries; des compatriotes, complices de ses désordres, lui en avaient donné la nouvelle, le menaçant de le dénoncer s'il n'achetait leur silence. Cependant la fuite du commis aux écritures avait éveillé des soupçons. Le Père Bigot, chargé de l'intérim de la Procure en l'absence du Père Moirez, n'eut pas grand'peine à constater des irrégularités de toute sorte ; mieux encore, des liasses de titres manquaient, remplacées par des papiers quelconques. Elles représentaient une valeur de 240.000 à 260.000 francs ; c'était un dépôt appartenant à trois Provinces.

Les Pères apprirent alors ce que personne n'ignorait dans le quartier, c'est à savoir que leur homme de confiance menait, depuis trois ans au moins, ce qu'on appelle la grande vie. Outre son modeste appartement dans le voisinage de la résidence, on lui en connaissait deux autres en ville de beaucoup plus luxueux et où il ne logeait pas seul ; il avait même loué une villa à Bellevue. 11 avait pri& un nom des plus reluisants et se faisait passer pour un fils de famille de haut parage et qui ne comptait pas avec la dépense.

Que faire ? La perte était trop lourde pour s'y résigner sans rien dire. D'autre part, les Jésuites auraient bien voulu éviter de mettre en mouvem.ent les gendarmes et la justice ; c'était fatalement ébruiter l'affaire et du même coup fournir unaliment aux commentaires malveillants des journaux ; la littérature antijésuitique était déjà assez abondamment pourvue. Mieux valait assurément tâcher de mettre la main sur le voleur et le contraindre, en le nienaçant de poursuites, à restituer, si possible. Un commissaire de police voulut bien, non sans quelque hésitation, se prêter à l'exécution de ce plan.

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Chose curieuse, AfFenaër, parti d'abord pour Londres était bien vite revenu à Paris, où il avait repris sous son faux nom sa vie de plaisir. On essaya donc de le surprendre ; une relation inédite du cas Affeiiaër fait à cet endroit un récit qu'on pourrait croire extrait des Mémoires d'un maître policier. Toutefois la tentative n'eut pas de succès, et il fallut se résoudre à suivre la voie régulière. Une plainte fut donc faite dans les formes, et au bout de quelques jours, Affenaër était arrêté à l'Opéra, dans la soirée du 24 juin, avec toutes les façons en usage pour les personnages de marque. Outre les sommes qu'il portait sur lui, les perquisitions domicilières amenèrent la découverte de 110.000 francs de valeurs. Le reste avait été réalisé et avait défrayé ses débauches.

A l'instruction le misérable fut cynique ; il prétendit que tout ce qui avait été trouvé entre ses mains lui avait été donné par les Jésuites, ou provenait du un pour cent qui lui était alloué surles vastes opérations qu'il effectuait pourleurcompte.il alla plus loin, et prenant l'offensive, il accusa les Pères de le poursuivre pour se venger des révélations qu'il avait cru devoir faire de ce qui se passait chez eux. 11 trouva d'ailleurs des défenseurs dans la presse dite libérale; ce qu'on avait prévu et voulu éviter arriva en effet; la chronique scandaleuse s'empara de l'affaire; le voleur fut érigé en victime des Jésuites, et pendant près de dix mois les accusés et les coupables devant le tribunal de l'opinion furent « les hommes noirs » , qui avaient l'audace de vivre, de posséder quelque argent et de se laisser voler.

Enfin, après une instruction prolongée à dessein et des renvois dont le but trop apparent était de faire durer le scandale, le procès fut plaidé aux assises de la Seine et remplit les deux audiences du 8 et du 9 avril 1845 ^ Les charges contre le prévenu étaient par trop claires

I. Ce fut au pied delà lettre un procès sensationnel; aussi on ne peut voir le compte rendu in extenso dans la Gazette des Tribunaux.

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