CHAPITRE XI
pouvait être entre deux hommes qui se piquaient également de distinction *. M. Guizot fit part à son interlocuteur du grief que le régime dont il était le représentant avait contre les Jésuites. Attachés obstinément à la cause légitimiste, ils faisaient de l'opposition à la dynastie régnante ; c'était dans leur tradition; ils avaient agi de même en Angleterre après la chute des Stuarts; le ministre croyait savoir qu'à Lyon des Jésuites avaient distribué des portraits du duc de Bordeaux et des pamphlets réactionnaires; il s'en était même plaint au Nonce. Le Père de Ravignan n'eut pas grande difiiculté à disculper ses confrères. Le fait articulé était faux. Prévenus par le Nonce, les Pères de Paris avaient informé ceux de Lyon qui avaient envoyé le démenti le plus formel. Quant à l'attachement de parti pris aux dynasties déchues, le reproche était au moins singulier en ce qui concerne les Jésuites; ce serait de la maladresse, et ce n'est pas précisément ce que l'opinion leur attribue. « Si nous avons des rapports avec les légitimistes, disait le Père de Ravignan, c'est parce qu'ils sont hommes religieux et viennent demander le secours de notre ministère. »
Au surplus, M. Guizot ne se montra pas avare de bonnes paroles et même de déclarations rassurantes. Pour sa part il n'avait garde d'ajouter foi aux rumeurs acceptées par la crédulité populaire : « Le Gouvernement, affirmait-il, n'a point de répulsion pour vous ; vous pouvez encore rendre de grands services à la société en usant bien de votre influence ; car vous en avez toujours beaucoup. M II donnait enfin clairement à entendre que les Jésuites n'avaient point à s'inquiéter au sujet de la prochaine session parlementaire ; mieux encore, il n'y aurait pas d'exclusion contre eux dans la loi pour la liberté d'enseignement, qui allait être proposée aux Chambres.
I. Au sortir de cet entretien le P. de Ravignan en écrivit un résumé qui a été inséré dans sa biographie. {Vie du P. X. de Ravignan, par le P. de Ponlevoy, lo' édition. Tome II, p. 266.)
On peut croire que M. Guizot s'était mis en frais de courtoisie et d'amabilité envers le célèbre Jésuite en qui il voyait une puissance. Toujours est-il que le Père de Ravignan emporta de l'audience une idée très avantageuse de l'homme et du ministre. Voici en quels termes il s'exprimait sur l'un et sur l'autre dans une lettre au Père Général : « Il m'a étonné par la supériorité de ses vues, par son estime pour la Compagnie, par la manière dont il se prononçait contre toutes les préventions et les attaques auxquelles nous sommes en butte. Je sais positivement que, dans le conseil des ministres, il a parlé en notre faveur. Le Nonce de Paris, d'autres encore pensent devoir plus compter, pour les intérêts catholiques, sur M. Guizot que sur tout le reste des hommes publics de notre temps. Il est certain qu'il est hojnme d'État, que ses vues sont élevées, larges et favoi'ables à la liberté d'enseignement comme à celle de l'Église. Je ne me confierais sans doute qu'avec mesure à sa politique et à ses opinions, mais il mérite cependant plus d'estime que la plupart de nos gouvernants. » (29 Décembre 1843.)
Manifestement la belle âme du Père de Ravignan était sous le charme. Nous avons vu le Père Renault, six ans auparavant, sortir non moins enchanté d'une entrevue avec INI. Thiers, qui occupait alors la place de M. Guizot. Lui aussi avait été plein d'égards pour son visiteur et s'était déclaré résolu à défendre les Jésuites contre les attaques injustes de leurs adversaires. Ce qui prouve que les deux grands ministres de la Monarchie de Juillet savaient aussi bien l'un que l'autre distribuer à l'occasion de l'eau bénite de cour. Le moment venu où l'intérêt politique fut en jeu, l'un comme l'autre ils sacrifièrent les Jésuites d'un cœur léger. Tous deux avaient d'ailleurs contre l'Ordre de Loyola des antipathies d'origine et de nuance diverses, mais également âpres et tenaces. En définitive, la Compagnie de Jésus se sent redevable pour égale part envers l'un et l'autre d'un sentiment qui n'est ni de l'admiration ni de la reconnaissance. Nous espérons
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justifier parla suite de cette Histoire une appréciation qui déprime abord pourrait paraître sévère.
L'orage qu'on prévoyait sur la fin de 1843 commença de gronder dans les premiers jours de janvier 1844. Ce fut à propos de la discussion de l'Adresse au Roi à la Chambre des Députés. Le Message royal avait enfin annoncé le prochain dépôt d'une nouvelle loi sur la liberté d'enseignement. Le texte de la Chambre était celui-ci : « Nous accueillons avec empressement l'annonce que le projet de loi qui nous sera présenté sur l'instruction secondaire, en satisfaisant au vœu de la Charte pour la liberté d'enseignement, maintiendra l'autorité et l'action de l'État sur l'éducation publique. » Cette formule donnait clairement à entendre que l'on avait beaucoup moins souci d'organiser un véritable régime de liberté que de garder l'état de choses actuel ou, pour mieux dire, de renforcer le système du monopole. La formule fut effectivement votée, mais non sans avoir soulevé de longs et vifs débats. Plusieurs députés rappelèrent les plaintes des catholiques, les protestations de l'épiscopat contre l'enseignement universitaire, le courantde réclamations en faveur de la liberté qui avait gagné le pays tout entier et auquel le Gouvernement lui-même se voyait contraint de céder. Mais il semblait le faire à contre-cœur, et la façon dont il annonçait la future liberté faisait craindre qu'elle fût accompagnée de bien des restrictions.
La discussion se poursuivit deux jours entiers dans l'imprécision et avec des sous-entendus inévitables, les dispositions du projet de loi n'étant point encore connues, tant qu'enfin ^I. Dupin parut, et avec lui les Jésuites auxquels tout le monde pensait, mais que personne n'avait encore nommés. M. Dupin commença par accuser d' « insincérité » tout le mouvement catholique en faveur de la liberté d'enseignement. Au profit de qui, s'écria-t-ii, toutes ces récriminations contre la législation actuelle ? « Il faut être sincères; c'est au profit des Congrégations. Elles
ont été sincères, elles, dans leurs pétitions, et elles nous ont dit toute leur pensée. Les Congrégations, dit-on, ne peuvent pas être plus gênées que les autres associations. . . On n'a pas demandé autre chose pour faire revivre cette Société fameuse ; cette société elle-même n'a pas demandé autre chose... » A l'abri du droit commun dont ils se réclament, les Jésuites veulent envahir l'enseignement. « Mais l'instruction publique comme celle qui est le but de ces hommes soumis à un chef étranger auquel ils prêtent serment..., cette instruction est diamétralement contraire à celle que désirent les hommes amis de leur pays. . . La France veut une loi sur l'instruction secondaire qui donne toute la liberté possible, mais elle ne veut pas que, comme l'a dit M. le ministre de l'Instruction publique, des spéculateurs religieux ou autres puissent se glisser dans l'enseignement par les fissures de la loi<. »
En somme on se résignerait à concéder quelque liberté, mais à la condition expresse que les Jésuites en seraient exclus. M. Dupin avait refait une fois de plus la thèse juridique d'après laquelle l'existence même des Ordres religieux est prohibée par les lois françaises ; sa conclusion pouvait paraître modérée ; il n'allait pas pour le moment jusqu'à demander l'expulsion ou la dissolution des Jésuites; il se contentait d'affirmer que, à cet égard, le Gouvernement avait les mains libres. Mais un autre membre de l'Assemblée, M. Isambert, ne s'arrêta pas en chemin. Celui-là était une façon d'enfant terrible qui, sous la Monarchie de Juillet aussi bien que sous la Restauration, eut la spécialité de harceler les ministères, en dénonçant les abus du clergé et en réclamant contre lui l'application des justes lois. 11 n'eut garde de manquer l'occasion. Le petit livre du Père de Bavignari venait de voir le jour; il l'avait lu et y avait appris qu'il existait en France deux cent six Jésuites profès. Cela supposait au moins