CHAPITRE XI
M. Martin du Nord en fut ému plus qu'il ne convenait au représentant suprême de la Justice, obligé par état à ne jamais perdre le sang-froid. Il adressa à Mgr AfFre une réprimande hautaine et absolument discourtoise. En écrivant au Roi un « Mémoire concerté », l'archevêque de Paris avait blessé gravement « les convenances » ; il avait non moins gravement enfreint la loi concordataire qui défend aux évoques de se réunir en vue d'une action commune. « Il serait étrange, disait le ministre, qu'une telle prohibition put être éludée au moyen d'une correspondance établissant le concert et opérant la délibération, sans qu'il y ait eu assemblée. » (8 Mars 1844.)
Mgr Affre n'était pas d'humeur à accepter en silence la semonce ministérielle. Sans insister sur le manquement aux convenances trop facile à rétorquer, il rédigea une déclaration de ce qu'il savait être la pensée de l'Eglise relativement à l'article des Organiques invoqué par le ministre et si singulièrement interprété par lui. Ce fut sa réponse à M. Martin du Nord. 11 en fit part à tous ses collègues dans l'épiscopat. Cinquante-quatre d'eux lui écrivirent pour approuver sa conduite et s'associer à ses protestations '. Mieux encore, le Garde des Sceaux ayant trouvé dans le Concordat l'interdiction pour les évêques du « concert par écrit », cette étrange découverte, dont on s'amusa beaucoup dans la presse, fut vraisemblablement ce qui détermina un grand nombre d'entre eux à présenter leurs remontrances dans des lettres collectives.
Les défenseurs du monopole accusaient le clergé de vouloir s'emparer de l'enseignement ; l'épiscopat déclarait très nettement au contraire qu'il ne voulait de privilège pour personne, mais la liberté pour tous. On ne pouvait évidemment se placer sur un autre terrain, si l'on voulait réussir. Mais au point de vue des principes la position était délicate à défendre. Quand parut vingt ans plus
I. Actes épiscopaux relatifs au projet de loi sur l'Instruction secondaire. i844. Tome I, p. 107 sqq.
tard le Syllahus^ Mgr Parisis, qui avait été le chef le plus en vue dans la campagne de 1844, eut des scrupules sur la parfaite orthodoxie des thèses qu'il avait soutenues et des arguments dont il les avait appuyées. Mais, s'ils ne réclamaient d'exclusion a pilori contre aucune catégorie de personnes, les évoques ne pouvaient consentir à celle que la loi prononçait contre les membres des Congrégations religieuses non autorisées ; ils n'admettaient pas même pour les Jésuites ce privilège à rebours. Tous ceux qui entrent dans l'examen des dispositions du projet de loi protestent en termes énergiques contre l'article relatif à ïdi déclaration. « Ici, dit le cardinal de Bonald, la loi pénètre, au nom delà liberté, dans la conscience pour y scruter ce qu'il y a de plus de secret, pour y violer ce qu'il y a de plus sacré. Si elle y surprend un désir de s'élever jusqu'à la pratique des conseils de l'Eglise..., ce prêtre, pris en flagrant délit de perfection chrétienne, ne pourra plus prendre aucune part à l'éducation de la jeunesse; son indignité est constatée; il est marqué d'une flétrissure... Ses engagements sont entre Dieu et sa conscience. N'importe... ; mais alors pourquoi la loi ne demande-t-elle pas aux fonctionnaires de l'Université s'ils n'appartiennent pas à une société secrète non reconnue'? »
L'évêque de Marseille, Mgr Eugène de Mazenod, est plus véhément encore, et c'est au Roi en personne qu'il s'adresse. La manière dont le prélat apprécie la portée légale de l'Ordonnance de 1828 mérite d'être remarquée : « Mais que dire de l'incapacité que l'on maintient comme disposition permanente contre, ceux qui appartiennent à une Congrégation religieuse non autorisée par l'Etat ? L'impiété, dans un moment de crise, obtint de la faiblesse du pouvoir cette immolation d'un droit sacré. La main qui porta le coup ne s'était levée que pour faire aux difficultés d'alors un sacrifice passager, et aujourd'hui on veut
i. Observations sur le projet de loi sur l'Instruction secondaire adressées à la Chambre des Pairs.