‹ La Compagnie de Jésus en FranceChapitre 309 sur 382 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

mais qui semble plus soigneuse encore de n'en trouver jamais que d'illusoires ou de dérisoires. »

Sans doute ce jugement est empreint d'une sévérité quelque peu excessive qu'il faut attribuer à l'excitation dès esprits dans la polémique au jour le jour. Le biographe de Louis Veuillot se contente de qualifier de « trop habile » le Rapport du duc de Broglie, et, d'après l'historien de la Monarchie de Juillet, ce fut « une œuvre considérable, dont les doctrines, les tendances et le ton tranchaient avec l'exposé des motifs de M. Villemain ». A rencontre des sophismes de l'Etat maître souverain de l'enseignement, il affirmait en effetle principe de la liberté ; l'État n'intervient qu' « à titre de guide et de protecteur et pour suppléer à l'insuffisance des établissements particuliers ». D'autre part, soucieux de se montrer chrétien, le rapporteur insiste sur la nécessité d'une instruction vraiment religieuse, où la morale s'appuie sur le dogme. Mais en revanche, il traite avec une désinvolture presque insultante les manifestes des évoques ; il n'y a pas lieu de tenir compte des « dénonciations » et des « déclamations » qui ont paru dans quelques journaux. En définitive, le Rapport adoptait et s'efforçait de justifier, dans ses dispositions essentielles, ce projet dont on a pu dire que « la haine de la liberté y atteignait l'extravagance ». Aussi^ comme il arrive d'ordinaire aux combinaisons trop habiles, il souleva dans les deux camps adverses un égal mécontentement.

Nous avons un spécimen assez com.plet de la manière du noble duc dans le passage où il aborde la déclaration exigée par le projet du Gouvernement. « Sur ce point, dit M. Thureau-Dangin, le rapporteur passait rapidement, avec une gêne visible, ne présentant cet article que comme l'application forcée d'une législation préexistante... » Il n'en écrit pas moins des paroles malheureuses qui trahissent des préoccupations peu dignes, semble-t-il, d'un esprit aussi élevé que le sien. Il se demande si l'on peut « considérer comme nulles les lois qui prohibent certaines

Congrégations, dont les membres relèvent d'un Supérieur étranger et ne sont, en tant que tels, citoyens d'aucun pays... » ; si Ton peut permettre à ces associations « de s'établir en France..., d'y former plusieurs États dans l'Etat ?... » Poser la question en ces termes, c'est indiquer suffisamment la réponse qu'on y fera. Evidemment, ce sont les Jésuites que le duc de Broglie a en vue quand il emploie ces formules banales. Un membre de la ChamJ^re des Pairs le félicite d'avoir « si énergiquement signalé l'Ordre religieux à exclure de l'enseignement que tout le monde l'a nommé, excepté lui. Le voile était trop transparent pour ne pas reconnaître la Société de Jésus »*. Peut-être bien était-ce faire preuve d'habileté et de bon goût que de désigner les Jésuites en évitant de prononcer leur nom; mais quand le noble duc s'évertue à démontrer que la déclaration qu'on exige d'eux n'a rien d'offensant pour la liberté de conscience, quand il prétend que personne n'a droit de s'étonner qu'on lui demande, avant de lui accorder le droit commun des citoyens, s'il appartient à une Congrégation religieuse, quand il écrit : « Quel est l'homme consciencieux qui puisse trouver cette question embarrassante? », assurément le noble duc est plus habile que loyal.

Le débat s'ouvrit le 22 avril et se prolongea jusqu'au 24 mai, « avec une gravité, un éclat, dit encore M. Thureau-Dangin, qui en font un des épisodes parlementaires les plus remarquables de la Monarchie de Juillet » ^. Nous pourrions ajouter, sans beaucoup forcer la note, que cet épisode appartient à notre Histoire. On s'y occupa en effet fréquemment des Jésuites ; l'Ordre de Loyola y fut évoqué à tout propos, et alors même qu'on ne prononçait pas le mot, on sentait llolter dans l'air la pensée du Jésuite. C'est ce qui inspirait à M. Rossi, au moment du vote sur l'ensemble de la loi, une boutade qui fut comme le mot de la fin : « Je ne sais si l'humilité chrétienne est parmi les

1. M. lîourdeau. {Séance de la Chambre des Pairs du 8 mai i844')

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