I . Séance du i/, mai
CHAl'ITHK XI 591
Puis venait une tirade sur l'asservissement des évoques aux Jésuites. L'Eglise et l'Université, osa-t-il afïirmer, sont parfaitement d'accord. «^lais, croyez-moi, i'épiscopat n'est pas aussi libre qu'on le dit ». Si le différend n'existait qu'entre l'Eglise et l'Université, l'Etat « qui les renferme l'une et l'autre » trouverait le moyen de les concilier ; mais il s'est interposé entre l'Eglise et l'Université des étrangers qui sont perdus, si ces deux corps sont en bonne intelligence, des hommes qui ont à gagner à la guerre... Oui, ce sont les Jésuites qui agitent l'épiscopat et l'entraînent dans une guerre déplorable. Eh bien! moi, dans cet état de choses, je suis bien réduit à demander des garanties contre cette Congrégation. »
Hàtons-nous de dire que l'honnête M. Martin du Nord fit entendre une demi-protestation ; il n'admettait pas que « ses évéques », comme il avait coutume de dire, fussent soumis à une domination étrangère : « Ils ne subissent le joug de personne. » Il estimait d'ailleurs qu'on avait trop parlé des Jésuites. Pour lui, les Jésuites ne lui faisaient pas peur; ce qui ne l'empêchait pas d'ailleurs d'approuver toutes les mesures prises contre eux, y compris le certificat.
Reste à mentionner l'intervention de M. Guizot, sur laquelle l'importance du personnage nous oblige à nous étendre quelque peu. Ministre des Affaires étrangères et député, M. Guizot n'était pas désigné par ses fonctions pour prendre part au débat de la Chambre des Pairs sur l'enseignement et les Congrégations religieuses ; mais il était, avons-nous dit, le véritable chef du Cabinet et le porte-parole du Gouvernement. C'est donc l'opinion du Gouvernement sur les Jésuites qu'il apportait à la tribune. M. Guizot avait la réputation méritée d'agrandir et d'élever les débats. Ses adversaires trouvaient même que c'était une manière commode d'escamoter les problèmes gênants. « 11 les résout avec quelque théorie générale, ou encore avec un certain état de la société^ un certain état des esprits. Cette manière large a pou>r but et pour
efFet de noyer complètement la question dans ces généralités arbitraires pour lesquelles M. Guizot aune imagination doctrinale et une invention descriptive dont le fonds semble inépuisable '. »
Cette observation d'un publiciste malicieux ne manque pas de justesse, comme on va le voir, en ce qui concerne le discours qu'il prononça sur la question des Jésuites à la tribune de la Haute Assemblée. Il invoqua pour la résoudre deux théories au lieu d'une, et, sauf le respect dû à cette illustre mémoire, elles n'étaient pas plus heureuses l'une que l'autre. Allégée du bagage oratoire et des considérations d'à côté, la première peut s'énoncer ainsi : Dans notre société actuelle il ne peut exister que l'Etat d'une part et les individus de l'autre. Toutes les corporations en sont bannies ; « ce sont des fragments de l'ancien régime, fragments qui sont tombés et qui ne peuvent se relever, pas plus que l'ancien régime lui-même tout entier ». C'est à ce titre que, d'après M. Guizot, le sentiment public repousse inexorablement les Jésuites et les autres Congrégations. « J'appliquerai sans hésiter aux Jésuites — ce sont ses propres paroles — ce que je viens de dire des corporations en général. » Inutile de faire remarquer que la constitution de la société, dont se réclame ici M. Guizot, est un des faux dogmes de la Révolution, une véritable hérésie sociale, dont le temps a fait justice, et que personne aujourd'hui n'oserait reprendre à son compte.
La seconde théorie à l'aide de laquelle M. Guizot prétendait résoudre la question des Jésuites est d'essence protestante; il n'y a pas lieu de s'étonner qu'elle lui fût chère. 11 l'avait déjà exposée dans son Cours de la Sorbonne sur V Histoire de la Civilisation en Europe; l'occasion se présentant, il répéta sa leçon à la Chambre des Pairs, et enfin il la reproduisit textuellement dans ses Mémoires. La voici dans ses grandes lignes :