I. Le Constitutionnel, 26 mai i
CHAPITHE XI 593
L'Ordre de saint Ignace a été établi pour soutenir le pouvoir absolu contre le mouvement émancipateur du xvi« siècle. Et l'orateur prend soin de préciser : « Oui, c'est pour défendre la foi contre l'examen, l'autorité contre le contrôle que les Jésuites ont été institués... » On pouvait craindre alors que, du libre examen dans l'ordre de la pensée, du libre contrôle sur les actes du pouvoir, il ne résultât de grands maux, qu'il n'en sortît, « dans l'ordre intellectuel la licence, dans l'ordre politique l'anarchie ». Les Jésuites se mirent en travers du mouvement. « Ils se sont trompés; il en est sorti des sociétés grandes, fortes, glorieuses, régulières...; et parce qu'ils se sont trompés, ils ont été battus ». « Aujourd'hui du moins la Société de Jésus reconnaît-elle l'expérience? Reconnaît-elle que le libre examen puisse subsister à côté du pouvoir ? Que le contrôle public puisse s'exercer sur une autorité qui reste forte et régulière?... » H y a « de fortes raisons de croire » qu'il n'en est rien, qu'ils n'ont pas « renoncé à la pensée première de leur origine, que l'idée de la lutte contre le libre examen et le libre contrôle des pouvoirs publics n'est pas encore sortie de leur esprit ». Et c'est pourquoi « lisseront battus de nos jours comme ils l'ont déjà été'. »
Il faut avouer que, en dépit de sa très grande habileté et du prestige de sa parole, M. Guizot faisait la partie belle à qui voudrait prendre la défense des Jésuites. Toute la théorie reposait sur une confusion insinuée dès le début et ensuite, par un artifice oratoire, admise comme indiscutable. De prime abord Montalembert fit la distinction et ce fut le coup d'épingle qui dégonfla tout l'appareil. « L'autorité absolue en matière de foi, dit-il, c'est l'essence du
I. Séance du 9 mai. Cf. Mémoires pour servir à VHistoire de mon temps. Tome VII, p. 388. i865. Quand M. Guizot jugea à propos d'exhumer ce discours enseveli depuis vingt ans dans les colonnes du Moniteur, le Père Charles Daniel lui adressa une Lettre ouverte, modèle de réfutation courtoise et péremptoire. (Études, etc. Tome X, p. 335. Tiré à part avec une Note du P. Rubillon. Bibl. Nat. D. 33 gSg.)
catholicisme; celle du pouvoir temporel est chose passagère, contingente » ; les Jésuites, pas plus que les autres religieux, n'avaient ni à la maintenir, ni à la combattre. Mais « l'autorité absolue en matière de foi, oui les Jésuites l'ont défendue, parce qu'elle était la base de l'Eglise catholique; ils l'ont glorieusement défendue et servie; ils ne se sont pas plus trompés que l'Église elle-même et les autres catholiques qui lui sont restés fidèles; ils ont sauvé la foi catholique dans une multitude de contrées où elle était menacée au xvi® et au xvii« siècle, et les historiens protestants reconnaissent que, si l'Eglise catholique n'a pas succombé dans la moitié de TAUemagne, c'est grâce aux Jésuites i. »
Avant de mettre au point la théorie de ^I. Guizot, ]\Iontalembert avait déjà par deux fois fait entendre à la Chambre des Pairs, étonnée et silencieuse, une parole franchement sympathique à la Compagnie de Jésus. Lors de la discussion générale, il avait protesté contre l'insertion, dans un texte de loi, des malheureuses Ordonnances de 1828 et l'exclusion du droit commun infligée aux Ordres religieux. 11 eut pour stigmatiser le projet de M. Villemain des mots cinglants. « Les mauvaises lois, dit-il, sont la pire des tyrannies», et parmi les mauvaises lois ^ les pires sont les lois hypocrites ». Or, tel est bien le caractère de celle qu'on propose. Sous l'étiquette de la liberté, elle viole les droits des citoyens, elle crée des catégories de suspects. «Je la repousse, s'écriait-il en terminant, de la triple énergie de ma conscience, de ma foi et de mon patriotisme ^. »
Quand on en vint à l'article relatif à la déclaration et qu'il fut bien entendu que c'étaient les Jésuites qu'on poursuivait, Montalembert n'hésita pas à suivre ses collègues