CHAPITRE XI
sur ce terrain. Au grand scandale du baron Charles Dupin, et de bien d'autres nobles Pairs sans doute, il osa faire l'apologie des Jésuites ; il y consacra un discours tout entier, et, dans toute la collection de ses œuvres oratoires, il n'en est assurément pas beaucoup où l'on sente un souflle plus généreux et plus éloquent. Après avoir constaté que, « depuis quinze jours cette question a dominé tout le débat », Montalembert l'aborde aussi à son tour : « Dans les réponses qu'il m'a fait l'honneur de m'adresser, M. le ministre de l'Instruction publique a fait au moins douze ou quinze allusions à mon amour pour les Jésuites, et la plupart des adversaires de la liberté d'enseignement ont résumé leur hostilité dans ce chef principal. . . Laissezmoi vous dire d'abord que je ne suis ni l'élève, ni, comme on l'a dit, le chevalier des Jésuites. Je suis élève de l'Université, et je ne prétends être le chevalier de personne^ si ce n'est de la religion et de la liberté. »
Montalembert ne venait pas répondre à toutes les accusations qui avaient été portées contre les Jésuites à la tribune de la Chambre des Pairs. Là, comme ailleurs, on avait exploité les légendes qui attribuent à l'Ordre de Loyola beaucoup de vices odieux et malfaisants; à ces imputations vagues et gratuites il n'y a guère à opposer que le dédain. Autant en faut-il dire de certaines calomnies que leur énormité même ne permet pas de prendre au sérieux. Mais pour ceux de ses collègues qui avaient mis quelque précision dans leurs attaques, Montalembert sut trouver une riposte plus précise encore et qui dut parfois infliger à l'amour-propre de l'attaquant une blessure douloureuse, d'autant plus qu'il s'adressait à des hommes âgés qui ne se faisaient pas faute de lui reprocher son ardeur juvénile.
On a vu plus haut avec quelle hauteur méprisante M. Cousin avait condamné l'œuvre éducatrice de la Compagnie de Jésus. Pour réponse on lui lut les jugements qu'en avaient portés Bacon, Descartes, Voltaire, Chateaubriand et Napoléon lui-même. «Ce sont là, Messieurs, dit ensuite
l'orateur, de grandes autorités et qui valent peut-être celle de l'honorable M. Cousin. » M. Cousin encoreavait cité, sur la foi de Quinet, un passage des Constitutions de la Compagnie arrangé, selon l'usage, de façon à lui donner un sens ridicule. On lui cita le texte, et l'impitoyable exécuteur ajouta : « Puisque nous sommes sur le terrain d'Escobar, on nous avouera qu'ici l'escobarderie n'est pas du côté des Jésuites. » M. Passy, qui avait osé apporter comme un argument la sotte phrase sur le « marquis de Buonaparte », fut d'abord couvert de fleurs : « Cet ancien ministre, cet homme toujours si grave et si modéré... etc. », puis on lui prouva qu'il avait parlé bien à la légère, et qu'il aurait pu tout aussi bien mettre au compte des Jésuites les histoires de Montrouge. On avait à maintes reprises invoqué contre les Jésuites l'autorité des anciens Parlements; pour les légistes de la Chambre des Pairs l'argument était de poids ; Montalembert les menaça de lire l'arrêt de proscription lancé contre l'Ordre en 1763, bien assuré, disait-il, que la Chambre l'accueillerait par « un immense éclat de rire ». Enfin le comte de Saint- Priest avait écrit son livre dans un esprit très hostile aux Jésuites. « Eh bien ! lisez-le, disait Montalembert à ses collègues, et vous y verrez la honteuse origine et les odieux détails de la plus grande iniquité des temps modernes. »
Ce n'était pas assez de montrer l'injustice de vieilles accusations renouvelées sans bonne foi, Montalembert voulut encore en indiquer la source et du même coup faire une superbe déclaration de sa sympathie. pour l'Ordre persécuté. La Compagnie de Jésus se doit de recueillir ce passage de son discours :
« Vous voulez savoir, dit-il, ce qui nous attache aux Jésuites. Eh bien ! C'est précisément les noirceurs et l'acharnement des attaques dont ils sont l'objet et des colères qui les poursuivent. C'est la haine violente qu'ils inspirent à tous les ennemis de l'Eglise. Je ne dis pas que tous les adversaires des Jésuites soient ennemis de