CHAPITRE PREMIER
la guerre dite du Soiiderbund. Nous rappelons seulement les faits dans leurs grandes lignes : les sept cantons catholiques ligués pour défendre leur dignité et leur liberté contre l'intolérance de la majorité [)rotestante, leur armée écrasée par le nombre, la ville de Fribourg prise en violation de la parole jurée et livrée au pillage, le Pensionnat, le collège, les couvents saccagés, les églises profanées et les objets du culte brisés ou brûlés avec accompagnement de parodies sacrilèges et de saturnales qui rappelaient les plus mauvais jours des guerres de religion. Puis, comme couronnement, la plupart des Ordres religieux, mais tout d'abord les Jésuites, bannis à perpétuité du territoire de la confédération. lielvétie, doux pays de liberté!...
Ainsi périt, de mort violente, on peut le dire, une institution scolaire que les Histoires de la pédagogie affectent d'ignorer, alors qu'elles exaltent Pestalozzi et le Père Girard, qui vécurent aux mêmes lieux. Ce n'est pas que le Pensionnat de Fribourg se recommande moins à l'attention que les petites écoles du cordelier philosophe et que l'institut d'Yverdon ; mais Pestalozzi était protestant et le Père Girard vivait en marge des règles de son état, tandis que le Pensionnat ne fut rien de plus qu'un exemplaire de l'éducation des Jésuites.
Toutefois, pour apprécier cette œuvre, nous avons mieux que des théories et des programmes ; nous sommes heureusement en mesure de juger l'institution de Fribourg comme on juge l'arbre par ses fruits. Les anciens élèves de Fribourg avaient depuis longtemps déjà formé entre eux une association amicale ; un de leurs premiers soins avait été de dresser le catalogue de tous ceux qui avaient passé par le Pensionnat, avec la situation actuelle de chacun d'eux. Après des années de laborieuses et patientes recherches, les camarades lyonnais qui s'étaient attelés à cette tâche parvinrent à publier la nouvelle et définitive édition du Livre d'Or des élèves du Pensionnat de Fribours^
en Suisse, 1889. C'est un fort volume 111-8" de près de 700 pages, avec nombreuses Illustrations et des portraits par centaines. Chaque nom est accompagné d'une notice, sobre et succincte pour les vivants, un peu plus étendue pour les morts. Le Livre d'Or s' est complété par une série de comptes-rendus annuels qui vont jusqu'en 1896, un demi-siècle après l'année fatale qui vit la fin du Pensionnat. L'afFection de ces anciens élèves, maintenant des vieillards, pour la maison où s'écoula une partie de leur jeunesse, leur attachement à la « famille fribourgeoise », leurvénération pourceuxquifurentleurs maîtres, se manifestent dans ces pages avec une sorte d'enthousiasme juvénile. Fribourg fait penser à cette mère que l'Écriture déclare bienheureuse, parce que « ses fils se sont levés pour lui donner des louanges ». L'un d'eux, devenu Jésuite, il est vrai, et Provincial de la Province de Lyon, le Père MichelJullien, écrivait lors du dernier banquet de l'Association (1896) : « Fribourg m'est resté au cœur comme un idéal de bon esprit, de piété et de bonnes manières ». Cet « idéal » ferait sourire sans doute certains professeurs de pédagogie officielle; on sait que la culture des « bonnes manières » dans l'éducation des Jésuites leur a fourni un thème à plaisanteries. Au surplus, ni la distinction des manières, ni même la piété ne furent l'objet unique des leçons qui se donnaient à la jeunesse d'élite réunie à Fribourg. Le Lii>re d'Or cite ces paroles du Père Labonde, « dont le souvenir est resté impérissable dans le cœur de tous ceux qui furent soumis à sa tutelle » : « Je ne veux pas, leur disait-il, vous former comme des moines, mais comme des chrétiens solides, fermes et inébranlables, capables d'entrer dans quelque carrière que ce soit... » 11 suffit dte feuilleter le Lii^re d'Or pour se convaincre que ce programme fut rempli magnifiquement. Nous citerons seulement quelques chiff'res et quelques noms.
Pendant ses vingt dernières années d'exercice, le Pensionnat de Fribourg reçut de quatorze à quinze cents
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élèves français ; tous les départements, sauf dix ou douze, étaient représentés dans ce nombre. Les deux plus forts contingents sont celui de la Provence, Bouches-du-Rhône et Var : 212, et celui de la région lyonnaise, Rhône et Loire : 190. La Suisse en envoya 200 environ, et 300 à 400 autres furent fournis par vingt nationalités différentes.
Le Livre cVOr a fait un classement par carrières. La liste du clergé présente trois archevêques ou évêques, dont un cardinal, 48 prêtres séculiers et 98 religieux, Jésuites pour la plupart, mais non pas tous^ ; la liste des armées de terre et de mer contient 187 noms d'officiers, dont 13 généraux, 12 colonels, 8 lieutenants-colonels, etc. Nous trouvons ensuite la liste des Sénateurs, 15, des Députés, 42, la liste des magistrats, celle des fonctionnaires, celle des diplomates, 25 à 30, celle des ministres, secrétaires ou sous-secrétaires d'État, celle des maréchaux de Cour, chambellans et gouverneurs, une vingtaine de noms ; puis la liste des avocats, 52, des notaires, des médecins, des hommes de lettres, 72, des industriels et des négociants, plus de 200, et enfin celle des propriétaires ruraux, la plus longue de toutes, plus de 600 y sont inscrits 2.
Parmi les noms plus ou moins caressés par la gloire, on peut citer S. E. le cardinal Mermillod^, Lucien Brun, de Decker, Malou, général Clifïord, marquis de Pimodan, marquis de Saporta, comte de Raousset-Boulbon, de Villeneuve-Bargemon, de Saint Victor, abbé Timon-David; môme des Jésuites, comme iVnderlédy, de Backer, Marin de Boylesve, de Foresla, Ramière, Henri Dumas, etc., etc. Si la liste des hommes éminents sortis du fameux Pensionnat n'est pas plus longue, il faut en accuser la nature,
2. Ces listes sont loin d'être complètes ; elles sont dressées d'après l'édition du Livre d'Or de 1889. Chacun des Suppléments annuels qui ont suivi y a ajouté plus ou moins.
3. Les « Fribourgeois » ont été justement fiers de leur cardinal, et lui-même fut toujours fier de son titre de « Fribom-geois ». Toutefois nous devons à la A^érité de dire que le jeune Mermillod fit ses éludes au collège de Fribourg, mais ne fut jamais élève du Pensionnat.
qui fut toujours et partout avare en ce genre de produits ; mais du moins, à part de très rares exceptions qui se comptent et qui confirment la règle, il est certain que les générations formées dans cette école, se sont fait remarquer par une dignité de vie au-dessus de l'ordinaire. C'est le souvenir qui en reste, maintenant que les derniers survivants sont bien clairsemés. Tous ceux qui ont pu les connaître savent qu'un élève de Fribourg cola voulait dire un homme d'honneur et surtout un chrétien exemplaire.