CHAPITRE XI nOl
détourné, altéré » par cette double pensée et cette double crainte, et, en ce qui concernait les Jésuites, il les déclarait « impuissants et dangereux ». M. Rossi avouait que son « langage était paradoxal » ; mais le paradoxe ne gênait pas un esprit aussi délié : impuissants, il ne fallait pas en avoir peur; dangereux, on ne devait pas se faire scrupule de prendre contre eux des précautions sévères.
Sous l'influence de ces préoccupations mesquines, on avait abouti à une œuvre louche, touffue, incohérente, peu sincère et moins encore généreuse. C'était « une loi non pour la liberté, mais contre la liberté » ; le mot fut dit à la tribune même de la Chambre des Pairs. Au surplus, dans l'un et l'autre camp on la jugea mort-née; elle avait été repoussée par une minorité relativement considérable : 51 voix contre 85. D'autre part, les champions de l'Université déploraient comme une défaite les votes de la Haute Chambre sur l'enseignement de la Philosophie et le Conseil royal, aussi bien que les avantages, pourtant bien équivoques, concédés aux petits séminaires. Sitôt le résultat connu, le Constitutionnel écrivait : « Le projet de loi n'est pas destiné à vivre. .. Nous sommes en pleine réaction. . . On a accordé au clergé un privilège en matière d'enseignement public et restauré en ce point le moyen âge. » (24 Mai 1844.)
Quant à la Compagnie de Jésus, dont il semble que la Chambre des Pairs ait voulu instruire à nouveau le procès, contre laquelle furent prononcés tant de réquisitoires amers et violents pour aboutir à un arrêt d'exclusion qui la classait, comme disait Montalembert, avec les forçats, et les repris de justice, elle n'eut, malgré tout, pas trop à se plaindre « du remarquable épisode parlementaire » de 1844. Le jour même où l'on votait l'article relatif à la déclaration, \q Supérieur des Jésuites de Paris, écrivant au Père Général, se félicitait plutôt de la tournure que prenait la discussion : « Elle a éclairé bien des esprits »,. disait-il. Une page de la chronique du Correspondant est plus explicite:
« Cette fois encore, M. de Montalembert a abordé la question de front, moins soucieux de gagner par des ménagements un succès actuellement impossible que de jeter des démentis aux préjugés et aux haines d'un autre temps, d'accoutumer certains hommes à ce terrible nom de Jésuites, qu'on prononce encore d'un ton si mélodramatique au Collège de France, et d'attaquer enfin nettement tous ces vieux arrêts et ces loisaboliesqu'oninvoque sans cesse contre un Ordre célèbre. Nous regrettons seulement que M. de Montalembert n'ait pas consenti à donner à la Chambre, qui l'y invitait, lecture de cet arrêt fameux du Parlement quia chassé les Jésuites de France, et que le Père deRavignan a cité en partie dans sa brochure. Il y a quelque part, dans ce moment-ci, dit-on, un tribunal de première instance, qui se fonde aussi sur un arrêt de Parlement pour défendre aux avocats de porter moustache. Les avocats répondent que le même arrêt veut que les juges portent perruque, et que c'estau tribunal à donner l'exemple de l'obéissance aux lois. L'arrêt sur les Jésuites est un peu plus absurde que tout cela : malheureusement il est peu connu. Ni l'un ni l'autre n'a été révoqué... Le discours de M. de Montalembert avait produit un effet terrible dans le camp universitaire. Voilà donc où nous en sommes venus ! On a pu, quatorze ans après la révolution de Juillet, discuter gravement, franchement, en pleine Chambre des Pairs, sur le mérite des enfants de Loyola! On a pu y traiter avec le plus souverain mépris les arrêts qui les ont proscrits, les ministres violents et les femmes corrompues qui ont provoqué leur expulsion ! On a invoqué pour eux le droit commun; et la Chambre ne s'est pas soulevée, et dans la presse de tous les partis, il y a des journaux qui, sans aimer les- Jésuites, les veulent libres comme tout le monde, et n'en ont pas peur; et le public, qui lit toutes ces choses, reste indifférent, ou même penche vers l'impartialité, la liberté, la justice! Mais c'est là un fait énorme. La position est tout à fait changée... »