‹ La Compagnie de Jésus en FranceChapitre 326 sur 382 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

L'honneur du changement accompli revenait pour la plus grande part à Montalembert qui avait montré en cette occasion une forme de courage, la plus rare de toutes peut-être chez un gentilhomme de race, celle qui consiste à aller à l'encontre des opinions reçues dans son milieu et à affronter l'impopularité, pour ne pas dire le ridicule. Le « jeune Pair », en effet, ne s'exposait à rien moins, comme on va le voir, en se posant comme champion des Jésuites. Le Père Général lui avait écrit pour le remercier au nom de toute la Compagnie. Voici quelques passages de la réponse de Montalembert :

«... Combien j'ai été ému et reconnaissant de ce témoignage de votre approbation! Je n'ai eu qu'un mérite, celui d'un peu de courage; il en faut pour braver les préjugés et les répugnances non seulement du public, mais surtout de ces Pairs de France avec lesquels je dois passer une partie de ma vie et dont plusieurs ne m'appellent plus que mon Révérend Père, depuis que j'ai parlé de vous. Pardon de ce détail. Il servira à vous montrer tout ce qu'il y a de puéril dans la haine de ceux à qui vous faites hor~ reur, selon l'expression du duc de Goigny. Je n'ai d'ailleurs fait que mon devoir... C'eût été rougir de l'Evangile, rougir de Jésus-Christ, que de ne pas user de mon droit pour défendre les victimes innocentes de la calomnie, de l'ignorance et de la haine des impies. Je dois ajouter que les mauvais catholiques ont été encore plus détestables sur ce sujet que les impies. J'ai avoué franchement que j'avais autrefois partagé plusieurs des préventions régnantes contre les Jésuites. Dieu m'a fait la grâce de m'éclairer... J'ai du reste la confiance que tout ce combat a été aussi utile à la Compagnie qu'à l'Église entière. Les Jésuites, hautement avoués et franchement défendus par euxmêmes et par leurs amis, se sont enracinés dans le pays catholique, et leur cause est aujourd'hui inséparable de celle de l'Eglise. Nous avons fait d'immenses progrès tant en forces qu'en tactique. Dieu veuille maintenant qu'aucun coup imprévu, venu de Rome, ne trouble les courages et

ne donne tort à ceux qui se sont le plus avancés! Je redoute par-dessus tout la diplomatie. Partout où l'Eglise a été trahie ou trompée de nos jours, c'a été par cet instrument... » (2 Juillet 1844.)

Montalembert faisait allusion aux rumeurs d'après lesquelles le Saint-Siège blâmait la campagne des évêques contre le monopole universitaire; le Gouvernement ne souhaitait rien tant que ce désaveu et il est bien certain qu'il faisait le possible pour l'obtenir. 11 n'y réussit pas ; mais, à quelque temps de là, c'était bien en effet à la diplomatie qu'il allait avoir recours pour se débarrasser des Jésuites. Sur ce point-là du moins les appréhensions de Montalembert n'étaient que trop justifiées.

Cependant le parti universitaire, déçu du côté de la Chambre Haute, escomptait une facile revanche dans l'autre Assemblée. Deux semaines après le vote du 24 mai, M. Villemain déposait le projet de loi sur le bureau de la Chambre des Députés. (10 Juin.) Dès l'abord on put prévoir dans quel sens il y serait modifié. M. Thiers voulut être membre de la commission, et, une fois dans la commission, il voulut être rapporteur. 11 croyait de son devoir, disait-il, de soutenir une grande cause, celle de l'Université, qui était celle de la Révolution; il se sacrifiait; il allait renoncer pour un temps, qui pouvait être long, à ses chères études; en réalité, il saisissait l'occasion de combattre le ministère et de recueillir, le cas échéant, l'héritage de M. Guizot. En posant sa candidature à la commission, il avait prononcé un véritable discours-programme où il se qualifiait lui-même d'impérialiste, de révolutionnaire et de vollairien; c'est à ce triple point de vue qu'il entendait reprendre l'œuvre du Gouvernement et de la Chambre des Pairs, laquelle lui paraissait empreinte d'un esprit franchement « réactionnaire ». A l'en croire

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