‹ La Compagnie de Jésus en FranceChapitre 335 sur 382 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

passé. Sa présence à Rome était une injure pour le Saint- Siège, injure aggravée par sa qualité et la mission qu'il venait remplir. On le lui fit sentir de façon toute diplomatique; la chancellerie romaine excelle en ces sortes d'affaires. Le secrétaire d'Etat, obligé à des absences fréquentes, ne pouvait le recevoir; la situation du plénipotentiaire commençait à devenir un peu ridicule ; il avait trop l'usage du monde pour ne pas le comprendre; son irritation fut grande, et si nous en croyons un témoin bien informé, que nous allons voir entrer en scène, M. Rossi fut sur le point de partir. Pareil éclat aurait pu amener la rupture. C'est pour prévenir ce malheur qu-e l'abbé de Bonnechose, depuis peu Supérieur de Saint-Louis des Français, et qui fréquentait à l'ambassade, crut devoir tenter une démarche auprès de Grégoire XVI.

Cette intervention fut diversement jugée et valut au futur cardinal archevêque de Rouen des appréciations fort dures. Il a senti plus tard le besoin d'expliquer ses intentions qui furent parfaitement droites et sa conduite qui reste discutable : « Je ne m'adressai qu'à Dieu, dit-il dans un examen de conscience rétrospectif, et je le suppliai de faire en sorte que, si j'agissais sous l'inspiration de son esprit et pour le bien de son Eglise, il aplanît devant moi tous les obstacles, que, si au contraire je me trompais, il m'empêchât de réussir. Ces précautions prises, je me rendis au Vatican. » Admis à l'audience du Saint-Père l'abbé de Bonnechose lui aurait exposé franchement la situation, le départ imminent de M. Rossi, la rupture inévitable qui serait la conséquence de l'affront fait au représentant de la France. On pouvait le recevoir, sans pour cela s'engagera rien. Le Pape aurait goûté des raisons aussi sages, et aurait donné l'ordre de ne pas laisser plus longtemps l'envoyé de M. Guizot faire antichambre. Si nous en croyons son biographe, l'abbé de Bonnechose, au sortir du Vatican, se serait rendu au Gesù et aurait raconté « en toute franchise au Père Roothaan tout ce qu'il

venait de faire. Le Révérend Père n'en fut point olTensé ^ . » L'abbé ne s'en tint pas là; il fit de nombreuses visites chez les cardinaux et autres personnages influents, et par tous les moyens en son pouvoir s'appliqua à travailler l'opinion et à préparer les voies au plénipotentiaire français, persuadé, toujours d'après son biographe, que le succès de sa mission importait grandement au bien de l'Eglise de France. Au surplus, le résultat final de la négociation lui apparaît comme un triomphe pour la Papauté : « Ainsi, dit-il, le Saint-Siège a été officiellement arbitre suprême des difi'érends entre l'Église et l'Etat. Sa sagesse a été le refuge des gouvernants et des gouvernés; c'est de lui que nous est venue la paix. »

On peut, avec beaucoup d'optimisme, envisager l'affaire à ce point de vue ; mais assurément ce n'était pas celui de M. Guizot et de son envoyé, et ce ne fut pas non plus celui de la grande majorité des évêques, des prêtres et des catholiques de France. Il paraît bien que d'autres ecclésiastiques français en résidence à Rome s'employèrent aussi pour faciliter à M. Rossi l'accomplissement de sa mission et la faire réussir. On peut nommer un secrétaire de l'ambassade, l'abbé Lacroix, l'abbé d'Isoard, l'abbé de Falloux... Grétineau-Joly s'est montré plus que sévère à leur égard. Mais on comprend que, fonctionnaires du Gouvernement français, ils aient cru de leur devoir de le seconder dans une circonstance où il déclarait agir dans l'intérêt de la religion autant que de l'Etat.

Cependant du haut de son poste d'observation, M. Rossi recueillait des renseignements sur les gens et les afi'aires de Rome ; dans une longue dépêche du 27 avril, il communique à son ministre quelques-unes de ses découvertes.

I. Vie du Cardinal de Bonnechose, archevêque de Rouen, par Mgr Besson, évêque de Nimes. Tome I, p. 266. Cette visite et cette confidence au Général de la Compagnie n'ont pas laissé de trace dans les documents de famille ; ce n'est peut-être pas une raison suflisante pour les révoquer en doute. Mais, par ailleurs, la façon dont cet épisode est raconté témoigne d'une information bien superlicielle.

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On y voit quelle idée singulière se faisait des Jésuites en général l'homme venu pour traiter avec le Saint-Siège du sort des Jésuites de France :

« Ils sont mêlés ici à tout; ils ont des aboutissants dans tous les camps; ils sont pour tous un sujet de craintes ou d'espérances. Les observateurs superficiels peuvent parfaitement s'y tromper, parce que la Société de Jésus présente trois classes d'hommes bien distinctes. Elle a des hommes purement de lettres et de sciences, qui devinent peut-être les menées de leur Compagnie, mais qui y sont étrangers et peuvent de bonne foi affirmer qu'ils n'en savent rien. La seconde classe se compose d'hommes pieux et quelque peu crédules, sincèrement convaincus de la parfaite innocence et abnégation de leur Ordre, et qui ne voient, dans les attaques contre les Jésuites, que d'affreuses calomnies. Les premiers attirent les gens d'esprit, les seconds les âmes pieuses. Sous ces deux couches se cache le Jésuitisme proprement dit, plus que jamais actif, ardent, voulant ce que les Jésuites ont toujours voulu, la contre-révolution et la théocratie, et convaincu que, dans peu d'années, ils seront les maîtres. Un de leurs partisans, et des plus habiles, me disait hier à moi-même : Vous verrez, Monsieur, que, dans quatre ou cinq ans, il sera établi, même en France, que l'instruction de la jeunesse ne peut appartenir qu'au clergé. — Il me disait cela sans provocation aucune de ma part, uniquement par l'exubérance de leurs sentiments dans ce moment; ils croient que des millions d'hommes seraient prêts à faire pour eux, en Europe, ce qu'ont fait les Lucernois en Suisse.

« C'est là un rêve ; il est vrai, au contraire, que l'opinion générale s'élève tous les jours plus redoutable contre eux, même en Italie ; mais il est également certain que leurs moyens sont considérables ; ils disposent de millions et leurs fonds augmentent sans cesse ; leurs affiliés sont nombreux dans les hautes classes; en Italie, ils les ont trouvés particulièrement à Rome, à Modène et à Milan. A

Milan, on tient des sommes énormes à leur disposition, pour le moment où ils pourront s'y établir et s'en servir. Je sais dans quelles mains elles se trouvent. Ici, ils sont les maîtres absolus d'une partie de la haute noblesse qui leur a livré ses enfants.

« Ce qui est important pour nous, c'est qu'il est certain et en quelque sorte notoire que leurs efforts se dirigent en ce moment, d'une manière toute particulière, vers deux points, la France et le futur Conclave. Au fond, ces deux points se confondent, car c'est surtout en vue de la France qu'ils voudraient un Pape qui leur fût plus inféodé que le Pape actuel.

« Je suis convaincu que le Saint-Père ne se doute pas de toutes leurs menées et de tous leurs projets. Je vais plus loin; je crois qu'il en est de même de leur propre Général, le Père Roothaan. Je ne le connais pas ; mais d'après tout ce qu'on m'en dit, il est comme le doge de Venise dans les derniers siècles; le pouvoir et les grands secrets n'étaient pas à lui ; ils n'appartenaient qu'au conseil des Dix,.. »

Moins de deux semaines après, une autre dépêche met le ministre des Affaires étrangères au courant des travaux d'approche du plénipotentiaire. M. Rossi entre dans le détail des manœuvres savantes qui lui font gagner chaque jour du terrain. 11 explique à qui veut l'entendre l'état de l'opinion en France très mal connu à Rome : « Imposer les Jésuites à la France de 1789 et de 1830 était une pensée si absurde qu'on était embarrassé pour la discuter sérieusement. .. Je laissais à la conscience si éclairée du Saint-Père à juger s'il devait, par amour pour les Jésuites, provoquer une réaction qui, comme toutes les réactions, pouvait si aisément dépasser le but et atteindre ce qui nous est, à tous, si cher et si sacré... Ces idées développées, tournées et retournées de mille façons, commencent à faire leur chemin et à monter du bas vers le haut. C'est la route qu'il faut suivre ici. L'alarme est dans les

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