CHAPITRE XII
Oui, une fameuse Congrégation existe et marche, tête levée, en opposition aux lois... Je n'hésite pas à me déclarer l'adversaire des Jésuites. Il en arrivera ce qu'il pourra. {Rire général.) Ne riez pas trop; on peut sans ridicule se déclarer l'adversaire d'une Compagnie qui domine en Italie et en Belgique, qui fait la guerre civile en Suisse, qui entraîne l'Église de France et qui tient en échec le Gouvernement du Roi. »
Et après avoir affirmé une fois de plus que l'existence des établissements des Jésuites était une violation outrageante des lois, M. Cousin déniait aux ministres le droit de réprimer les écarts des professeurs, alors qu'ils laissaient en liberté des individus plus coupables et plus malfaisants : « L'impunité que vous accordez aux Jésuites couvre MM. Quinet et Michelet. Tant que je ne verrai pas dans le Moniteur (\Vie M. le Garde des Sceaux a enfin exécuté la loi à l'endroit de la Compagnie de Jésus, je suis certain que M. de Salvandy ne prendra aucune mesure sévère contre les professeurs inculpés ^ »
C'était déjà une sommation au Gouvernement. Quelques jours plus tard la Chambre des Députés allait lui en adresser une autre plus impérieuse. Comme le Rapport de l'année précédente, les interpellations^ Thiers de 1845 furent un événement qui compte dans l'Histoire et même dans la littérature de l'époque. Elles visaient les Jésuites,
1 . Louis Veuillot rendait compte, avec sa verve malicieuse, de cette intervention du grand pontife de l'Université :
« M. Cousin a commencé d'un ton dolent; il se meurt; il n'est sorti que pour oijserver ce qui se passe ; il supplie ses collègues d'avoir pitié de lui et de permettre qu'il parle de sa place, car il va rendre l'âme : tout cela d'un air à fendre les rochers et avec une télégraphie qui fait sourire les Pairs, les huissiers, les spectateurs. Le garçon qui porte l'eau sucrée va le dire à ses camarades ; les portes s'entrebâillent; de tous côtés des tètes curieuses viennent contempler les évanouissements de M. Cousin. Ces petites grimaces achevées, notre moribond entre en matière, et dune voix de stentor, pendant près d'une heure, il se livre aux emportements du zèle universitaire le plus fougueux. Ce qu'il dit, c'est.,, qu'il faut chasser les Jésuites. »
2. Il n'y en eut qu'une seule, mais à cette époque on mettait lemot au pluriel.
en vertu de l'habitude prise par les libéraux, les gallicans, les libres penseurs de toute nuance, d'attribuer aux Jésuites tout ce qui leur déplaisait dans la vie de l'Église et surtout dans les actes de l'autorité ecclésiastique.
La querelle de la liberté d'enseignement venait de se compliquer d'un conflit aigu entre les deux pouvoirs, le spirituel et le temporel. Sur la fin de 1844, M. Dupin avait publié son Manuel de Droit public ecclésiastique. C'était une compilation des maximes parlementaires et régaliennes, que l'on aurait pu aussi bien intituler Manuel de l'asservissement de V Église à l'État. Par mandement en date du 24 novembre 1844, le cardinal de Bonald condamna le livre de M. Dupin, ce en quoi il ne faisait qu'exercer un droit et accomplir un devoir de sa charge pastorale. 11 n'en fut pas moins déféré au Conseil d'État, lequel déclara qu'il y avait abus. Les considérants, comme le jugement et la sentence, n'étaient qu'une application des principes du Manuel, condamnés par l'archevêque de Lyon, primat des Gaules. Les évêques comprirent la portée de l'ordonnance du Conseil d'État; plus de soixante d'entre eux s'empressèrent de publier leur adhésion au mandement du cardinal de Bonald; plusieurs même, l'archevêque de Paris à leur tête, saisirent l'occasion pour combattre les articles organiques, le droit d'appel et la déclaration d'abus.
Le cardinal de Bonald n'avait pas attendu d'être appuyé par ses collègues pour récuser le verdict qui le frappait. «En matière doctrinale, répondit-il au ministre des Cultes, je ne reconnais d'autre autorité qui puisse reviser mon jugement que le Pontife romain et les conciles... Quand le Conseil d'Etat a parlé, la cause n'est pas finie. » Dans la presse libérale, comme à la tribune parlementaire, on cria très fort à l'insurrection épiscopale contre les lois de l'État.
Cependant à Rome on examinait le Manuel ; il fut mis à VIndex, avec le Cours d'histoire de la Philosophie^ de M. Cousin. Un gallican comme M. Dupin, un philosophe comme M. Cousin étaient, semble-t-il, au-dessus des