CHAPITRE XII
atteintes d'une congrégation romaine; ils en conçurent pourtant une irritation violente qui s'accordait mal avec leurs principes et leur dédain. Cette irritation gagna tous les militants du parti, comme en témoignent les commentaires des feuilles libérales, même quand elles s'exercent au persiflage. C'est sous cette impression que fut décidée parmi les chefs de la gauche parlementaire « une sortie contre les Jésuites ». Le jour même où la condamnation de VIndex paraissait dans les journaux, jeudi 24 avril, ]M. Thiers demandait à interpeller le Gouvernement sur l'exécution des lois concernant les Congrégations religieuses. La Chambre fixa l'interpellation au vendredi suivant, 2 mai.
Ce fut une séance des grands jours. Dix mille cartes avaient été demandées aux questeurs. Toutefois on fut quelque peu déçu; les comptes rendus des journaux donnent clairement à entendre que la faconde méridionale de M, Thiers parut terne et même languissante. Il resta trois heures à la tribune pour exposer une thèse historico-juridique; l'attrait de la nouveauté y manquait tout aussi bien que le piquant des invectives; l'orateur s'était en efi'et interdit toute violence et toute exagération de forme. Il commença même par déclarer qu'il avait « pour l'auguste religion de son pays un respect sincère ». D'autre part, il ne voulait pas susciter d'embarras au Gouvernement, moins encore lui tendre un piège; bien au contraire, aflîrmait-il, il lui apportait le concours de l'opposition pour résoudre une difficulté des plus graves. L'interminable discours peut se résumer en trois mots : 1" Les Jésuites sont revenus. 2° Les lois s'opposent à ce qu'ils existent en France. 3° Le moment est arrivé d'appliquer les lois. — M. Thiers commenta surtout très longuement la législation qui, d'après lui., conférait au Gouvernement un droit absolu sur les Congrégations religieuses en général. Quant aux Jésuites, « nos lois, dit-il, défendent même d'être Jésuite en particulier » ; malgré cette interdiction, il consentait pourtant à laisser
l'individu « à sa conscience » ; c'est la communauté seule qu'il poursuivait : « Je ne demande, répétait-il, aucune peine contre les Jésuites; simplement la dissolution par voie administrative. »
La troisième partie renfermait la véritable raison d'être de l'interpellation ; l'orateur devait, semble-t-il, y concentrer son effort ; ce fut celle qu'il expédia comme à la hâte. De vrai, c'était la plus difficile à traiter convenablement. Tous les ministères qui s'étaient succédé depuis la Révolution de Juillet avaient toléré les Jésuites; M. Thiers lui-même, qui avait été ministre et chef du Cabinet, avait laissé dormir les lois dont il venait aujourd'hui demander l'exécution. Pourquoi ce zèle tardif de la légalité ? Quel était le fait nouveau qui motivait ce changement ? Ici l'orateur se voyait obligé d'entrer dans des précisions ; c'était au pied de la lettre un acte d'accusation qu'il s'agissait de dresser contre les Jésuites. Qu'avaient-ils donc fait en ces derniers temps pour appeler sur leur tête les justes sévérités du pouvoir? Ce ne fut pas sans un réel embarras que M. Thiers entreprit de formuler ses griefs. On avait attaqué l'Université, le clergé dénonçait l'enseignement des collèges, il réclamait la liberté d'enseignement: « On a conçu l'incroyable pensée d'obtenir pour le clergé l'éducation de la jeunesse » ; d'autre part, un de ses plus hauts dignitaires a osé condamner le livre d'un procureur général; l'épiscopat en masse proteste contre la déclaration d'abus prononcé par le Conseil d'État. Toute cette agitation vient probablement des Jésuites. Ce sont les Jésuites qui ont poussé les évêques. « Je le dis franchement, je crois que la première impulsion part de la Congrégation contre laquelle je réclame l'application des lois. »
En résumé, le fait nouveau qui obligeait à sévir, c'était donc la campagne pour la liberté d'enseignement. « Pour sauver la monarchie, disait M. de Carné parlant après M. Thiers, on déclare la patrie en danger, et on court sus aux Jésuites; ils ne se sont pas mis dans la question ; on